Espace de libertés – Février 2018

Les histoires radicales finissent mal en général


Dossier

Quels sont les ressorts du radicalisme et de sa redoutable plasticité? Pourquoi la droite populiste rejoint-elle les chemins des classes populaires en adoptant un style de gauche? Finalement, quels sont éléments qui nourrissent la radicalité? Interview de l’historien Pascal Ory, professeur à l’Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne.


Aujourd’hui, dans le discours politico­ médiatique, le terme de radicalisme est omniprésent. Comment expliquez­-vous cette résurgence? Que dit-­elle de notre époque?

Que ce soit l’évangéliste trumpien du Nebraska, le chômeur de Podemos de la place de la Puerta del Sol ou le fellah égyptien sympathisant des Frères musulmans, il s’agit de variétés de radicalisme. Les unes rattachables à une généalogie de droite, les autres à une généalogie de gauche. Les valeurs divergent, les organisations s’affrontent mais l’association radicale entre utopie et guerre leur est commune. Manichéisme et intransigeance expliquent que, par exemple, le titre du principal ouvrage de Jean-Luc Mélenchon, paru en 2010, Qu’ils s’en aillent tous!, pris au pied de la lettre, délimite un programme dégagiste qui, au sens strict, “n’annonce pas la couleur”.

S’il n’annonce pas la couleur, de quoi ce recours à la radicalité s’alimente­-t-il?

Exploitation des peurs, déconsidération de modèles d’espérance qui ont failli, ressentiment de ceux qui se perçoivent perdants à l’égard de ceux qui gagnent, tout cela renforce le radicalisme. La crise actuelle est une crise d’espérance: après l’échec du radicalisme de gauche (qui va de Lénine à Castro, en passant par Staline, Mao ou Pol Pot…), les victimes – réelles ou supposées, peu importe – des trois crises (économique, politique et culturelle) actuelles “testent” le radicalisme de droite. Les progrès de l’individualisme, qui fournissent des troupes au libéralisme, en pourvoient pour le moins autant aux idéologies du ressentiment.

Au­delà du ressentiment, le radica­lisme témoigne surtout d’un cousinage idéologique et historique avec le popu­lisme…

En effet. C’est tout l’objet de mon dernier ouvrage dans lequel j’ai diagnostiqué le populisme comme une idéologie de droite radicale – à travers l’autorité incarnée, l’identité communautaire, le vitalisme inégalitaire –, mais qui s’exprime dans un style de gauche radicale dans lequel on retrouve des thématiques comme la critique des élites ou les préoccupations “sociales”…

En faisant ce lien, vous montrez aussi ce­ lui que le populisme et le radicalisme entretiennent avec la notion de souve­raineté populaire?

Il s’agit bien là de la grande invention politique de la modernité: le déplacement de la source de la souveraineté vers le “peuple” (“We, The People…”). Aujourd’hui, à peu près toutes les constitutions des États se fondent sur la souveraineté populaire – y compris la République iranienne. Le génie du populisme est de récupérer cette révolution “de gauche” au profit de valeurs “de droite”.

De la sorte, ce mouvement trouve une force irrésistible en se nourrissant, comme vous l’indiquez, d’une “stratégie de l’extrême” qui donne du monde une vision simple opposant “eux et nous”. Selon les époques, le “nous” change… Mais en 2018, qui est­ ce “nous”?

Le populisme est un radicalisme dont le “eux” associe “l’étranger” de la tradition xénophobe et “l’élite” de la tradition révolutionnaire. Il capitalise donc plus large que le radicalisme de gauche. C’est vers la fin du XIXe siècle que se situe la grande captation de la “Nation”, issue de la gauche, par cette droite radicale qui en fait un critère de distinction entre “bons” et “mauvais” nationaux. Le “nous” sera donc constitué des premiers. Cette distinction fonctionne encore très bien dans l’humanité de 2018, depuis la Finlande du Parti des Finnois de souche jusqu’au Parti du peuple indien (BJP), au pouvoir dans “la plus grande démocratie du monde”.

Les valeurs divergent, les organisations s’affrontent mais l’association radicale entre utopie et guerre est commune.

À vos yeux, le radicalisme se présen­terait souvent comme un “remède à un trouble psychologique”. À l’appui de cette thèse, vous citez une série d’itinéraires individuels. Certains sont connus: outre Mussolini, Doriot devenu collaborateur des nazis a déjà fait couler beaucoup d’encre. Vous parlez à leur égard de “collusion”. Mais aujourd’hui, quelles figures incarnent ces collusions?

La proximité – voire, parfois, l’identité – mythologique des deux radicalismes de droite et de gauche a toujours facilité les passages d’un extrême politique à l’autre. Mussolini reste un cas remarquable: à la veille de la création, en 1914, de son journal Le Peuple d’Italie, il est le leader, très populaire, de la gauche radicale italienne. Mais en France, le premier mouvement populiste, cristallisé à la fin des années 1880 autour du général Boulanger, associe déjà d’anciens communards “intransigeants” – ils inventent le mot – à des monarchistes de l’Appel au Peuple. En Argentine, Eva Perón représentait la caution de gauche de son mari, relayée par la CGT locale. Aujourd’hui, chaque formation populiste à travers le monde peut afficher des ralliements de cet ordre. En France, Florian Philippot ou Alain Soral ont suivi ce type d’itinéraire. Le maire Front national d’Hayange, ville sinistrée de Lorraine, est passé en quelques mois de la CGT et de Lutte ouvrière à l’extrême droite. En RFA, l’ancien avocat de la bande à Baader est devenu celui d’Alternative pour l’Allemagne, etc. Mais le plus important glissement est celui de l’électorat, en particulier ouvrier.

Selon vous, “les histoires radicales finissent mal en général”. À travers votre livre s’étale une fresque inquiète sur l’éventualité de la “catastrophe”, à savoir l’arrivée au pouvoir de la radi­calité…

Mon livre se termine sur une phrase que tous les historiens ne reprendront sans doute pas à leur compte mais que je ne peux pas ne pas écrire, puisque je la crois juste: “On enseigne l’histoire, mais l’histoire n’enseigne rien.” En d’autres termes: les sociétés ont toujours raison; leur raison est celle de leurs intérêts (ou de ce qu’elles croient tels); elles raisonnent dans le présent de ces intérêts; leur rappeler le passé catastrophique des expériences radicales, de gauche (à partir de Lénine) ou de droite (à partir de Mussolini) pour les en dissuader est peine perdue.