Espace de libertés – Février 2018

Dossier

Fethi Benslama, psychanalyste et professeur de psychopathologie, analyse la radicalisation islamiste sous le double spectre de l’impact de l’histoire, de ses enjeux stratégiques et des frustrations engendrées sur l’humain, mais aussi sous un angle plus psychologisant. Une approche multiple et des réponses aux questions relatives au cheminement vers la radicalisation.


Vous avez écrit récemment un livre intitulé Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman. C’est quoi un surmusulman?

Le surmusulman c’est une figure qui s’est constituée depuis un demi-siècle et qui est le résultat des situations de guerres civiles à l’intérieur du monde musulman. Début des années 70, les mouvements islamistes qui étaient des petits mouvements, ont reçu des financements, notamment de l’Arabie saoudite, pour se développer. L’idée étant que pour lutter contre la modernité et la sécularisation de la société, il fallait être encore plus musulman que le musulman. C’est-à-dire afficher des signes, se radicaliser, faire plus de prières. C’est pour cela que l’on peut aujourd’hui observer des choses qu’on ne voyait pas il y a quelques dizaines d’années.

On n’enlève pas la radicalisation de quelqu’un.

Vous allez rechercher les racines de l’islamisme au sein de l’histoire, avec différentes étapes qui ont permis l’installation d’un islam radical. Quelles sont­-elles?

Il y a une première qui commence au début du XIXe siècle avec l’entrée des puissances occidentales coloniales dans le monde musulman, qui va découvrir la civilisation occidentale et sa puissance. Certains musulmans ont voulu se défendre en recourant à la religion. D’autre sont trouvé que l’occident avait fait un certain nombre d’inventions intéressantes et qu’il fallait les reprendre. Dans un premier temps, on a donc observé des musulmans contre les Lumières et d’autres qui en sont partisans. C’est l’origine de ce que j’appelle aujourd’hui la guerre civile.

On peut faire remonter les Lumi­ères à l’expédition de Bonaparte en Égypte, en 1798?

Tout à fait. Napoléon arrive en Égypte, avec une expédition armée, mais aussi avec de très nombreux savants. Ensuite, la chute de l’Empire ottoman constitue un moment très important avec la dislocation des territoires de l’empire, les puissances coloniales de l’époque se partageant les territoires. On observe alors la naissance de nouveaux États: l’Irak et la Jordanie n’existaient pas, la Syrie était beaucoup plus grande qu’auparavant. Il y a eu une recomposition totale. Ajoutons à cela la fin du califat (cf. de l’empire ottoman en 1924), qui est symboliquement quelque chose de très important, car représentant la souveraineté à l’intérieur. En 1928, le mouvement des frères musulmans est créé. La réaction a donc été rapide. Ensuite, jusqu’aux années 70, on note que les idéologies qui étaient les plus porteuses dans le monde musulman, et spécifiquement dans la région du Moyen-Orient et du monde arabe au Maghreb, étaient plutôt des idéologies socialistes. Nous sommes en période de guerre froide et apparaît une décision stratégique de l’Arabie saoudite et des États-Unis de contrer cette idéologie, et donc d’encourager les groupes religieux en les finançant. On parle de plusieurs dizaines de milliards apportés par l’Arabie saoudite pour encourager ces mouvements qui, petit à petit sont devenus très forts et occupent désormais l’espace politique. D’autant que les États nationaux n’ont pas assuré aux populations le bien-être et les soins qu’elles espéraient. Les mouvements islamistes sont amenés par ce contexte-là. S’ensuit la guerre d’Afghanistan. Lorsque l’URSS envahit l’Afghanistan, la réaction à la fois de l’Arabie saoudite et des États-Unis, sera également de financer et d’armer les fondamentalistes. C’est là que s’est formé la première école de djihad, qui s’est diffusée ensuite un peu partout.

Les jeunes qui se radicalisent et que vous voyez dans vos consultations ont­ils un profil type?

Non, il n’y a pas de profil type. Pourquoi? Parce que les parcours sont très divers et que la radicalisation ne correspond pas tout à fait à un état. Vous pouvez avoir un jeune qui est en situation dépressive, en déshérence, très déprimé et qui, un jour, va rencontrer une personne qui va le persuader qu’il peut vraiment devenir quelqu’un, avoir une mission et devenir un homme supérieur. Ce jeune va saisir cette solution qui va lui permettre de sortir de son impasse. Il y a par exemple le délinquant qui va penser qu’en adoptant la radicalisation islamiste, il va se racheter de tout ce qu’il avait fait avant. Il y a la jeune femme qui se sent coupable d’avoir eu quelques petites histoires et qui pense retrouver ainsi une sorte de virginité. Le fait de rencontrer ce type de radicalisation va lui donner l’impression qu’elle peut enfin rentrer dans l’ordre et qu’elle n’aura plus de problèmes. Et vous avez des gens qui sont vraiment malades, qui ont des troubles psychiques, parfois très graves. Donc, on y arrive par plusieurs chemins, et d’ailleurs le hasard joue parfois un rôle important.

Catastrophes et renaissance vont ensemble.

La psychothérapie est­elle une des voies parmi d’autres de la déradicali­sation potentielle de ces jeunes?

Oui, vous avez utilisé le mot “déradicalisation”, et moi je pense qu’il n’y a pas déradicalisation. C’est un terme impropre. Pourquoi? Parce qu’on n’enlève pas la radicalisation de quelqu’un, on ne le ramène pas à un point antérieur et on ne “lave pas les cerveaux”. Non, ce qu’on peut essayer de faire, c’est de permettre à quelqu’un de faire un travail sur lui-même pour qu’il se transforme à nouveau. Et surtout, le point le plus important c’est le renoncement à la violence. Et la psychothérapie est un des moyens parmi d’autres. Il y a des aspects éducatifs qu’il faut introduire dans la prise en charge, mais aussi des aspects sociaux et un travail d’insertion (aider quelqu’un à trouver une formation, un emploi) et de compréhension des mécanismes de propagande de l’islamisme. Il y a toute une panoplie de dimensions qui pousse à ce que quelqu’un revienne sur lui-même et se demande ce qui lui est arrivé. C’est ce que nous essayons de faire, même si ce n’est pas garanti que l’on réussisse tout le temps. Les gens qui prétendent avoir des solutions rapides, c’est faux! Nous savons que ce n’est pas possible de changer comme ça le trajet de quelqu’un qui a suivi cette voie-là. Il faut de la patience, du temps, un travail. En fait les gens qui recourent à la violence représentent un petit nombre par rapport au phénomène de la radicalisation qui est beaucoup plus large.

Ce sont des approches subtiles?

Il faut aller indirectement proposer d’autres choses. Ne pas penser que les affaires humaines ne sont que de la manipulation. Souvent les gens sont sincères. Ils veulent un salut, une solution. Et cette sincérité n’empêche pas de commettre les pires crimes. Mais on ne peut pas leur enlever leur responsabilité en affirmant qu’ils ont été manipulés. La plupart du temps ce sont des gens qui ont choisi où ils voulaient aller, parce qu’ils en avaient besoin.

Les révolutions arabes peuvent-­elles changer la donne?

Absolument! Je pense que les révolutions ne peuvent pas réussir tout le temps, d’un seul coup. Et que ce qui s’est passé dans le monde arabe est un vrai séisme et a créé une génération qui aspire à des droits et à des libertés séculières. Beaucoup ont échoué parce que les religieux et le radicalisme religieux, qui étaient plus organisés, ont soit repris ces révolutions, soit introduit la guerre civile. C’est le cas de la Syrie et de la guerre civile en Libye. En Irak, nous avons une situation un peu plus compliquée, mais là aussi il y a eu un mouvement de djihadisme très important à la suite de l’expédition américaine. Et au Yémen, c’est pareil! Mais je pense que les forces qui ont été éveillées par la révolution sont là et qu’elles vont revenir. Quand? Je ne sais pas. Mais elles sont présentes. Il y a une jeunesse qui a d’autres références, pour laquelle ces révolutions ont créé un autre état d’esprit.

Nous avons toujours des informations catastrophiques provenant du monde musulman. C’est vrai, il y a des attentats! Mais il y a aussi une renaissance. Jamais il n’y a eu autant d’universités, de formations d’élites, d’éducation. Les femmes ne sont plus confinées chez elles, elles sont dans l’espace public. Catastrophes et renaissance vont ensemble. Pourquoi? Parce qu’une renaissance, ça change complètement les repères d’un monde. Mais des gens qui ont connu ce monde ancien sont perdus. Et c’est ça l’islamisme, c’est une tentative de rattraper le monde ancien. Les monstres arrivent justement lorsqu’il y a ces changements radicaux dans le monde. Aujourd’hui, l’éclairage est seulement sur les monstres, pas assez sur les gens remarquables.