Espace de libertés | Mai 2018

Le graffeur qui jouait avec les mots


Culture

Sur les murs de l’Université – et sur des supports plus insolites (1) –, Denis Meyers écrit. Coiffé de son bonnet de lettreur, il donne force et visibilité aux mots et aux citations. Reportage sur une session de «live painting» autorisée.


Les étudiants commencent à se faire rares sur le campus du Solbosch. Nous sommes le 30 avril, à la veille des vacances de printemps qui riment avec début de blocus. Dernier jour de cours et dernier jour d’activité pour le festival Bruxelles. Libre. Culture (BLC). Le soleil joue à cache-cache avec les nuages mais après l’averse, les cumulus ne sont plus menaçants:un temps propice au graffiti.

À côté du bâtiment C qui abrite les constructions civiles se dresse un mur de briques qui marque la limite du campus:c’est là, entre deux petites fenêtres parées de barreaux rouillés, que Denis Meyers s’apprête à écrire «Pas de murs à nos frontières», slogan de la campagne pour la liberté de circulation du CAL. Il travaille toujours en noir mais pour cette phrase, la peinture en spray est verte, couleur d’espoir. Tout un symbole. Le trait fin et anguleux s’arrondit, se remplit;on reconnaît le lettrage et la petite étoile si caractéristiques de Denis Meyers.

L’art de la lettre

C’est de son grand-père qu’il tient sa passion pour les caractères:il est le petit-fils de Lucien De Roeck, le graphiste à qui l’on doit l’emblème et l’affiche de l’expo universelle de 1958 dont on célèbre justement les 60 ans. Ni imprimeur ni calligraphe, le Bruxellois d’origine tournaisienne est typographe diplômé de La Cambre. Mais aussi graveur et peintre. Il est artiste de rue, d’intérieur aussi. Avec ses «persos», visages imprimés sur stickers, il avait déjà fait un sacré bonhomme de chemin:ils se sont répandus jusqu’en Nouvelle-Zélande. Mais c’est sans doute «Remember – Souvenir», la plus grande fresque graphique jamais exposée (25000 m² tout de même!), sur et dans le bâtiment Ernest Solvay à Ixelles, qui lui a donné ses lettres de noblesse en 2016.

Dans le cadre du festival BLC, seize graffs seront disséminés sur les campus, «dans des endroits insolites et inédits». Aléa de l’organisation, du collectif d’artistes, il ne reste que Denis. Qu’à cela ne tienne, c’est lui qui graffera toutes les phrases. Il aime le «contexte détendu»de ce genre de travail de commande. «Je n’ai fait que très rarement des interventions illégales», témoigne-t-il. «Partir de mots et de phrases qui lui sont proposés ne lui pose pas de problème:«Même quand il s’agit d’une commande, je garde une totale liberté. Je ne travaille pas tout seul dans mon coin avec les mots que j’ai décidé d’utiliser. C’est un partage, une rencontre, un échange de points de vue et c’est ça qui est intéressant.»

Graffer n’est pas taguer

Nous ne sommes donc pas ici dans la transgression, mais bien dans la cadre d’une session de live paintingautorisée. Ce qui n’empêche pas deux agents de sécurité de débarquer et de tout stopper… Le document écrit parle d’»occupation du campus», ça ne suffira pas. Il faut user du talkie et du téléphone pour débloquer la situation. Et Denis de reprendre la phrase laissée en suspens avec une nuance de vert plus claire. Celle-ci terminée, on ne retourne pas à la ligne;on se met en branle jusqu’au mur suivant.

On dépose cette fois la caisse de bombes de peinture près de la porte d’entrée du bâtiment P1, à deux pas de l’avenue Héger où, sous une tonnelle, le cercle des étudiants arabo-musulmans sert le thé à la menthe et diffuse de la musique orientale. Denis s’assied en tailleur, dessine un croquis sur la photo du mur avant de s’attaquer à la surface elle-même. Après avoir gratté la peinture coquille d’œuf du crépi qui pèle un peu, il attrape une bombe»azul 161». Du bleu, comme la mer, le ciel, l’immensité. Parfait pour graffer “Libres, ensemble” (2), ces mots qui rappellent que dans l’idéal laïque, il y a de la place pour la liberté et la diversité. Deux mots cruciaux qui appellent à la grandeur des caractères. Ils interpelleront les passants, c’est sûr. C’est là que nous laissons Denis à ses petites phrases. Il reviendra un autre jour pour écrire “Liberté j’écris ton nom” (3) sur les murs de briques de la passerelle à l’arrière du bâtiment C. Une phrase forte, qu’un certain poète rêvait d’écrire partout.

 


(1) Planches de skate, cadres de vélo, verres à bière, cabines de plage, t-shirts et corps humains, entre autres.
(2) Titre des émissions laïques diffusées sur la une et la première
(3) Titre de la collection d’essais du CAL