Espace de libertés | Mai 2018

Sortir du nucléaire: défi énergétique, enjeu démocratique


Dossier

Le 30 mars dernier, le gouvernement fédéral approuvait son pacte énergétique et avec lui la fin progressive du recours à l’énergie nucléaire pour 2025. En attendant, il faudra compter avec des centrales fissurées et vieillissantes. Et le citoyen se sent exclu des débats sur cet enjeu qui le concerne, malgré tout…


En Belgique, le nucléaire repré­sente encore 50%de la production énergétique. D’où cette question:2025, est-ce une échéance réaliste pour la fermeture des centrales de Doel et de Tihange afin d’assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique et le maintien d’un prix abordable?Oui, affirme Elia, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité. À condition que la construction des nouvelles centrales à gaz soit achevée pour l’hiver 2025-2026. D’un point de vue financier, choisir le gaz ou le nucléaire ne change quasiment rien, selon le gestionnaire. Une sortie complète du nucléaire coûterait 3,7 milliards d’euros, somme à laquelle s’ajoutera le coût du démantèlement des centrales nucléaires et celui de la gestion des déchets, soit 20 milliards d’euros supplémentaires. «La sortie du nucléaire représente un coût, mais si on prolonge la vie des centrales, on devra faire des investissements tout aussi importants plus tard, en plus de courir un risque nucléaire. Cela freinera surtout les investissements d’opérateurs dans la transition énergétique», prévient Éloi Glorieux de Greenpeace.

Mais tout le monde ne partage pas cet avis:«La Belgique envisage en quelques années seulement de se priver de ce qui produit 50%de sa production d’électricité, sans avoir une alternative prête à ce jour. La précipitation est sans doute le fait de la tergiversation politique, mais la réalité technique et économique montre que le remplacement d’une partie aussi grande de la capacité énergétique d’un pays n’est pas chose si simple», estime Pierre-Étienne Labeau, professeur au service de métrologie nucléaire de l’ULB, pour qui la fermeture des centrales est avant tout dogmatique, et non liée à une véritable fin de vie technologique. «Depuis la fin des années 1990 s’est déployé le manque de volonté des autorités de développer une politique énergétique cohérente sur le long terme, ce qui a créé la confusion dans laquelle la Belgique se trouve actuellement. Le pacte énergétique n’est d’ailleurs pas une grande initiative des responsables belges, mais est lié à une obligation vis-à-vis de l’Europe. On a même l’impression que ce pacte, au gré des résultats des prochaines élections, pourrait être revu.»

Droit à l’information

En attendant, même si l’Agence nucléaire mondiale estime que les réacteurs exploités actuellement à Doel et Tihange pourront opérer jusqu’en 2025, les centrales belges continuent de faire régulièrement l’objet de controverses, notamment depuis la découverte de microfissures dans certains réacteurs des deux centrales. «Les cuves de ces réacteurs présentent des milliers de fissures d’une longueur allant jusqu’à 18 cm, plus de 3 000 pour Tihange 2 et plus de 13 000 pour Doel 3, fissures découvertes entre 2012 et 2014, lors d’examens par ultrason. La présence de ces fissures augmente fortement le risque d’une rupture soudaine des cuves et d’une catastrophe nucléaire. Les deux réacteurs ont néanmoins été redémarrés fin 2015», rappelle Francis Leboutte de l’ASBL Fin du nucléaire, née en 2017 et dont l’objectif est de stopper, dans les délais les plus brefs, le recours à l’énergie atomique à des fins civiles et militaires, en Belgique et en Europe. Francis Leboutte pointe aussi l’âge des réacteurs belges. «Ils ont plus de 30 ans et même 40 ans pour trois d’entre eux. On sait que les matériaux et les équipements d’une centrale s’usent au cours du temps. Le taux de pannes et d’apparitions de défauts augmente de façon significative et de plus en plus vite à partir de 25 ans d’âge.»

Par ailleurs, la Belgique détient le record de l’indisponibilité imprévue des centrales nucléaires. Alors que la moyenne mondiale se situe sous les 4%, la Belgique caracole en tête avec plus de 25%. «Malgré ces fréquents arrêts d’urgence des réacteurs et l’arrêt simultané de longue durée de trois réacteurs représentant la moitié de la puissance des réacteurs belges, il n’y a pas eu de pénurie d’électricité en Belgique. C’est la preuve qu’on peut en finir avec le nucléaire», poursuit encore Francis Leboutte.

À côté du pacte énergétique, un nouveau plan d’urgence nucléaire est également entré en vigueur le 6 mars dernier:désormais, de l’iode doit être distribué dans un rayon de 100 km autour des centrales nucléaires, une zone qui couvre tout le pays. Pour préparer la population à faire face à un hypothétique accident nucléaire, une campagne nationale d’information a aussi été lancée dans le cadre de ce nouveau plan d’urgence, dont la précédente version datait de 2003. «Or, le risque n’a pas évolué en Belgique», rappelle le professeur Labeau. «Seulement, il y a des demandes qui sont de plus en plus élevées en termes de prévention auprès des opérateurs à travers la mise en place de systèmes de sûreté supplémentaires. C’est dans ce contexte que la distribution de pastilles d’iode a été étendue, mais c’est un dossier qui est sur la table depuis des années», relève-t-il, regrettant le fait que notre pays aborde une approche alarmiste sur le sujet.

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Un accident serait ingérable

Du côté des organisations environnementales, toutes saluent l’obligation de prévoir la distribution des pastilles d’iode à plus grande échelle. «Il était temps!Mais sur d’autres recommandations, la Belgique n’est nulle part, notamment sur les plans d’évacuation pour les accidents graves autour des centrales nucléaires», explique Arnaud Collignon de la Fédération Inter-Environnement Wallonie.

«La zone d’évacuation reste de 10 km, ce qui est absurde», déplore Éloi Glorieux de Greenpeace. «Croire qu’un nuage radioactif va se limiter à une zone de 10 km, c’est de la blague, mais l’enjeu économique est trop important. Prenez Doel, à 20 km, il y a Anvers, et pour les autorités, pas question d’évacuer la ville. On préfère évacuer dans une zone réduite, en misant sur la théorie, en se basant sur la sûreté des centrales, malgré les fissures.»

En 2015, l’ACRO (Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest) indiquait déjà qu’aucun pays européen n’était préparé à faire face à un accident de l’ampleur de Fukushima. Jusqu’ici, l’accident grave était considéré comme quasiment impossible en Occident. L’association remettait aussi en cause des plans d’urgence qui envisageaient uniquement un incident avec rejet limité.

«En Belgique, un accident grave serait ingérable, vu la densité de population du pays. Les experts, y compris ceux qui ont prévu les plans d’urgence, le savent très bien. L’accident de Fukushima, c’est presque 150 000 personnes évacuées à long terme sur une zone de 45 km autour de la centrale. Anvers est à moins de 30 km de Doel, et Namur et Liège à plus de 30 km de Tihange. Il y a une densité de population beaucoup plus élevée autour des centrales nucléaires belges par rapport à celles du Japon. Et la centrale qui a la plus forte densité de population est celle de Doel:1,5 million d’habitants. En plus, autour du pays, il y a pas moins de 14 réacteurs nucléaires, dans des distances de 3 à 30 km de nos frontières», souligne Francis Leboutte.

Un déficit démocratique

Face à ces enjeux, les organisations déplorent que les citoyens ne soient pas suffisamment informés des risques encourus, malgré une opinion publique chaque fois plus en défaveur du nucléaire. «Il n’y a jamais eu d’étude officielle sur le coût socio-économique d’un accident. La Belgique est un des rares pays à ne pas avoir de telles analyses. Seule certitude, c’est que l’opérateur Engie Electrabel n’est responsable que pour 1,2 milliard d’euros en cas d’accident. Autant dire rien du tout comparé avec les coûts réels d’une catastrophe nucléaire qui signifierait la faillite virtuelle de la Belgique», reproche Éloi Glorieux.

«Il y a clairement un déficit démocratique. Cela reste en effet l’objet de débats entre experts, malheureusement. Certes, ce sont des discussions très techniques, mais il y a une volonté de garder, au niveau politique, ces débats inaccessibles pour éviter que cela devienne un sujet de société au sens large», renchérit Arnaud Collignon. Le seul moyen d’inverser cette courbe à ses yeux est de mener des actions citoyennes et locales, «en ancrant la question nucléaire dans le quotidien de la population», poursuit-il.

C’est à cela que s’attelle l’ASBL Fin du nucléaire qui a permis, grâce à son action, de faire de Liège, la première ville belge à dire non au nucléaire lors d’un vote au conseil communal, en février dernier. D’autres interpellations se préparent à Charleroi, Namur ou Louvain-la-Neuve pour remettre ce débat au centre des préoccupations citoyennes.