Espace de libertés – Avril 2015

La Hongrie, laboratoire de la droite extrême


International

Il est trop tôt pour savoir si c’est le début de la fin, mais la défaite du Fidesz lors d’élections partielles au mois de février dernier constitue un tournant symbolique pour le pays des Magyars.


Il faut dire que le parcours de ces cinq dernières années du parti du premier ministre Viktor Orbán tient plutôt du rouleau compresseur. Depuis son écrasante victoire aux élections de 2010, le Fidesz détient (en alliance avec un petit parti, le KDPN) plus de deux tiers des sièges au Parlement. Cette «super-majorité» a permis à Viktor Orbán de faire passer un grand nombre de réformes majeures qui modifient les équilibres au sein des institutions et mettent gravement en péril les droits fondamentaux en Hongrie, sous le regard désapprobateur mais largement impuissant de l’Union européenne.

Reprise en main et déséquilibre des pouvoirs

Depuis 2010, rares sont les domaines qui ont échappé à une reprise en main du pouvoir.

Depuis 2010, rares sont les domaines qui ont échappé à une reprise en main du pouvoir. Les réformes constitutionnelles et législatives touchent des enjeux aussi divers que fondamentaux: l’indépendance et l’administration de la Justice (limitation des pouvoirs de la Cour constitutionnelle, modification du système de nomination des juges), les droits des femmes (protection constitutionnelle du fœtus dès la conception pour interdire l’avortement) ou les droits des personnes LGBTI (modification de la définition de la famille dans la constitution pour exclure le mariage homosexuel). Les médias ne sont pas davantage épargnés: le Fidesz a créé un Conseil des médias, contrôlé par le pouvoir politique, chargé notamment de vérifier le “traitement équitable” de l’information et le “respect de la dignité hongroise”. Au cours des années, les pressions en tous genres se sont multipliées contre les journalistes jugés trop indépendants du pouvoir: intimidations, amendes et démissions forcées. Les ONG sont également visées: à l’automne 2014, la police a mené des perquisitions dans les locaux de deux organisations sous prétexte qu’elles menaient des actions politiques contre le gouvernement avec l’appui financier de l’étranger.

Les quelques voix institutionnelles internes qui ont tenté de freiner ce glissement dangereux ont été contournées, voire carrément muselées. La criminalisation des sans-abri en offre une bonne illustration. En 2011, le gouvernement a fait voter une loi pénalisant le fait d’être sans abri. En cas de récidive (arrestations multiples sur la voie publique), l’infraction pouvait être punie de 75 jours de prison ou d’une amende de 225 000 forints (750 EUR). En novembre 2012, la Cour constitutionnelle avait annulé cette loi au motif que les personnes sans abri n’avaient pas d’autre choix que de dormir dans la rue et que les criminaliser était contraire à la dignité humaine et donc à la Constitution. Au lieu de se conformer à cette décision, le gouvernement a modifié la Constitution en mars 2013 pour autoriser la pénalisation du sans-abrisme et empêcher de nouveaux recours devant la Cour constitutionnelle.

Un projet véritablement totalitaire

Loin de s’arrêter en si bon chemin, le gouvernement s’efforce de contrôler le récit officiel de l’histoire hongroise et de façonner un discours nationaliste qui sert ses intérêts. Il a ainsi procédé à des nominations politiques à la tête des principaux musées et créé en 2011 la très conservatrice Académie hongroise des arts, dans le but de promouvoir les traditions et l’art hongrois. Acteur influent du soutien aux artistes, son directeur n’hésitait pas à déclarer dans une interview que le soutien financier de l’État devait privilégier les œuvres qui valorisent la culture nationale, excluant toute forme de critique politique ou religieuse. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que l’enseignement soit également un enjeu de pouvoir. Faute de moyens, beaucoup d’écoles autrefois gérées par les communes sont aujourd’hui sous la tutelle de l’État qui a, au passage, repris la main sur le contenu des manuels scolaires, revus dans un sens conservateur, religieux et nationaliste, parfois jusqu’au ridicule aux yeux de certains enseignants. Le monument érigé à Budapest en 2014 en mémoire des victimes du nazisme témoigne lui aussi d’une utilisation très politique de l’histoire: un aigle noir représentant le régime nazi fond sur l’archange Gabriel, figurant la nation magyare victime de l’agresseur. Or cette représentation passe complètement sous silence le rôle de l’État hongrois dans la déportation de plus de 400 000 Juifs vers les camps d’extermination en 1944. Un buste de l’amiral Horthy, régent du royaume qui a collaboré avec le Reich –le maréchal Pétain hongrois– trône d’ailleurs à quelques mètres du monument.

Absence coupable de l’Union européenne

Déçus des espoirs qu’ils plaçaient en l’Union européenne, les Hongrois prennent aujourd’hui conscience que la résistance devra venir de l’intérieur.

Affaiblissement des contre-pouvoirs, réécriture de l’histoire, contrôle de l’image du pays et construction d’une identité nationaliste constituent autant d’éléments d’un véritable projet totalitaire. Or l’Europe est demeurée largement impuissante face à cette dérive. Des critiques ont bien été formulées par la Commission et le Parlement européen, mais Viktor Orbán n’a cédé qu’à la marge devant ces “ingérences extérieures”. Décidément sûr de lui, il a même déclaré en juillet 2014 qu’il voulait “en finir avec la démocratie libérale” et prendre pour modèle la Russie, la Turquie et la Chine. De leur côté, déçus des espoirs qu’ils plaçaient en l’Union européenne, les Hongrois prennent aujourd’hui conscience que la résistance devra venir de l’intérieur. Au-delà de quelques actions remarquables mais isolées, les manifestations de ces derniers mois –qui ont vu des milliers de personnes défiler dans les rues pour protester contre les scandales de corruption au plus haut niveau de l’État et l’instauration d’une taxe sur l’utilisation d’Internet– sonnent peut-être le début d’une prise de conscience plus large. À l’heure où l’Union européenne a les yeux rivés sur l’économie grecque, il serait temps qu’elle se rappelle qu’elle n’est pas seulement un marché, mais qu’elle est aussi porteuse de valeurs. Et qu’elle utilise tous les moyens à sa disposition pour mettre fin à ce qui demeure une tache, une honte sur le projet européen.