Espace de libertés – Avril 2015

Libres ensemble

À Bruxelles, une boutique propose à la vente une quincaillerie complète du IIIe Reich, en toute légalité. Si le commerce des oripeaux de l’horreur pose question, faut-il pour autant brûler ces symboles de la peste brune?


La voilà revenue, l’historique hystérie
Croix gammées, bottes à clous, oui toute la panoplie.

En 1985, Louis Chedid ne croyait pas si bien chanter. Aujourd’hui, la quincaillerie du IIIe Reich est en vente libre, avec pignon sur rue. Ainsi, baguenaudant dans le centre-ville de Bruxelles, en lisière d’un quartier que se disputent casinos, clubs interlopes et sandwicheries kebab aux abords d’un vieux palace, sommes-nous tombés sur une singulière boutique. « Armes neuves et occasions », promet l’enseigne. La vitrine est soigneusement composée. Alignés, des couvre-chefs d’officiers SS jouxtent des casques des mêmes unités. Des dagues estampillées de la croix gammée sont disposées près de poignards de combat et de casquettes de la Wehrmacht. Un peu rouillée, une plaque d’immatriculation d’un véhicule de la SS est posée près d’armes lourdes (« neutralisées », précise une étiquette) et de la copie d’un pistolet Luger. Ces objets sont proposés à partir de quelques centaines d’euros, jusqu’à plus de 2000. À l’intérieur, des médailles, décorations et croix de fer sont plus accessibles. Mais il faut compter plus de 10.000 euros pour s’offrir l’uniforme noir complet d’un officier SS dont la vue, sur un mannequin sans tête, fait frissonner. D’autres reliques sont à saisir: un blouson et un casque américains de la Seconde Guerre mondiale, une grenade allemande de la Première, un bonnet de soldat japonais. Des sabres traditionnels de l’Empire nippon, la gourde et la casquette d’un troufion nordiste de la guerre de Sécession, un kriss indonésien –arme blanche de magie et de cérémonie– d’une grande finesse, et même de petits couteaux japonais à fruits, de facture moderne, ultratranchant, pour 15 euros.

Le faux-culisme en rempart à la nostalgie nauséeuse

Le marchand prévenant toute intrusion indésirable tel un joaillier de luxe, il faut sonner avant de se voir ouvrir la porte. Nous engageons la discussion autour du kriss dont l’homme n’est pas un spécialiste –un connaisseur regrettant au premier coup d’œil que la partie perpendiculaire du manche ouvragé soit manquante. Venons-en à ce qui constitue l’essentiel du fonds de commerce, les artefacts du Reich qui se rêvait millénaire.

– Votre collection est impressionnante. En France, j’ai eu les plus grandes peines à dénicher une croix de fer distinguant un fait d’armes sur le front de l’Est.
– Pourtant les conventions d’armes anciennes et les ventes de militaria ne manquent pas.
– Oui, mais les objets nazis n’y sont pas exposés, c’est interdit en France.
– [Le commerçant hochant la tête] Les vendeurs cachent les croix gammées avec de petits autocollants, c’est complètement hypocrite.

Exposer et vendre des objets nazis n’est pas prohibé.

Comment donner tort à notre armurier-antiquaire? De fait, dans l’Hexagone, l’article R645-1 du Code pénal prohibe « le port ou l’exhibition d’uniformes, insignes ou emblèmes rappelant ceux portés ou exhibés par des personnes reconnues coupables de crime contre l’humanité ». L’infraction constitue une contravention de « 5e classe, contre la nation, l’État ou la paix publique », soit 1500 euros, 3000 en cas de récidive, la confiscation des objets litigieux assortie, le cas échéant, de « l’interdiction de détenir ou de porter […] une arme soumise à autorisation ». Autrement dit, la vente d’une casquette SS d’un escadron de la mort n’est pas, en elle-même, interdite stricto sensu. Mais son exposition au public tombe sous le coup de la loi. Subtil délice du faux-culisme à la française.

Rien de tel en Belgique. Exposer et vendre des objets nazis n’est pas prohibé. La loi du 23 mars 1995 tendant à réprimer la négation du génocide juif, en revanche, sanctionne l’utilisation de telles pièces aux fins d’ « apologie » du régime national-socialiste. À la jurisprudence d’interpréter la nuance. Sans doute serait-il aisé de soutenir que l’exposition d’armes, d’uniformes et de sigles nazis tient tout autant de la propagande que de la collection historique à la nostalgie nauséeuse.

Propagande? Objection! À deux cents mètres de la boutique, un des innombrables magasins bruxellois dédiés à la bande dessinée n’est pas en reste. En vitrine, l’album Kersten, médecin d’Himmler, illustré en couverture d’un portrait du Reichsführer-SS artisan de la solution finale, coiffé d’une casquette à tête de mort, est présenté à côté du premier tome de Space Reich, montrant un missile V2 orné et entouré de neuf crois gammées. Incitation de la jeunesse à la haine raciale ou licence artistique, voire fiction pédagogique contribuant au « devoir de mémoire »?

Ces « trophées » qui attestent de l’horreur

Notre marchand, lui, plaide sa vocation d’antiquaire spécialiste ès militaria. « Voilà trente ans que j’exerce ce métier. Je ne suis ni nazi, ni néonazi. Pas plus que mes clients. Ce sont des collectionneurs d’objets historiques. Il n’y a aucune idéologie. Et je ne vends pas que des objets du IIIe Reich ». Dont acte, même si leur profusion dénote une spécialisation, sinon une prédilection.

L’intérêt et la nécessité de la conservation de pièces historiques –fussent-elles la matérialisation de l’horreur et d’un régime honni– dans des collections muséales ou privées ne souffrent pas débat. Fuyant Auschwitz-Birkenau en février 1945, les nazis tentèrent de dissimuler l’ignominie et l’ampleur de leur crime en dynamitant plusieurs chambres à gaz. La tête de mort arborée sur les uniformes de la Waffen-SS –un cas quasi unique dans l’histoire militaire– témoigne et atteste la volonté mortifère, génocidaire, comme seul moteur. Au terme du procès de Nuremberg, la SS n’est d’ailleurs plus tenue comme une branche des forces spéciales du Reich, pas même une milice, mais bien comme une « organisation criminelle », au même titre que l’expression du racisme et de l’antisémitisme ne constitue pas une opinion mais un délit.

Les objets qui se rapportent à la barbarie nazie témoignent de la nature du régime. À Paris, le général Christian Baptiste, directeur du prestigieux musée de l’Armée, souligne à cette enseigne l’importance de conserver les « trophées » pris à l’ennemi lors des batailles. Aux Invalides, les collections regorgent ainsi d’armes et d’objets qui racontent les guerres napoléoniennes, mondiales, coloniales, à travers les artefacts de chaque camp. Hier encore, en Afghanistan, des pièces utilisées par les talibans ont été saisies, rapportées et conservées. C’est le cas sur les actuels « théâtres d’opérations », par exemple au Mali. Les armes et étendards des ennemis, militaires réguliers ou terroristes islamistes seront assurément, un jour, exposés à des fins historiques, scientifiques, mémorielles.

Lire Mein Kampf est superflu, il suffit de savoir manier la kalachnikov

La frontière avec l’apologie du crime de guerre apparaît, parfois, ténue. En décembre 2013, un militaire français a ainsi été pris en flagrant délit « néonaziste ». Ce chef de groupe qui participait à l’intervention en République centrafricaine avait cousu sur son treillis réglementaire un écusson portant l’inscription Meine Ehre heißt Treue. Soit la devise de la SS dans le texte: « Mon honneur s’appelle fidélité ». Ce choix tout particulier dans la « customisation » du guerrier fut remarqué sur une photo du soldat sélectionnée… par le ministère de la Défense pour illustrer l’opération militaire sur son site web. Les services de communication des armées ignoraient visiblement la sinistre référence historique. Le soldat, lui, plaida ne pas connaître l’origine nazie de la formule et affirma que « honneur » et « fidélité » lui semblaient de valeurs somme toute fort respectables et conformes à son engagement au service des armes de la nation. Pas convaincu, l’état-major le rapatria sans délai et lui infligea une « sanction exemplaire » dont la nature n’a pas été rendue publique.

La frontière avec l’apologie du crime de guerre apparaît, parfois, ténue.

Quant aux collectionneurs privés, ils assouvissent leur passion dans un cadre juridique mouvant. En 2000, puis en 2006, le géant américain Yahoo! fut condamné à retirer de la vente des objets nazis proposés via son portail web suite à l’action judiciaire d’organisations juives et antiracistes françaises. Plus récemment, en avril 2014, ce sont les passeports diplomatiques de Göring, une serviette au monogramme d’Hitler et 290 autres objets provenant du Nid d’aigle du Führer, trouvés en 1945 par des soldats américains et français, qui furent in extremis retirés d’une vente aux enchères de l’hôtel Drouot, à Paris.

On pourra débattre sans fin de la pertinence, la vacuité ou de l’hypocrisie de telles interdictions. Tout comme des voix ne manqueront de s’élever pour dénoncer la parution en Allemagne d’une édition « critique » (sic) de Mein Kampf, programmée en janvier 2016, les droits du manifeste nazi détenus par le land de Bavière tombant alors dans le domaine public.

Notons, à toutes fins, que les frères Kouachi, auteurs du massacre de Charlie Hebdo, que Coulibaly, l’assassin de la supérette cacher de la porte de Vincennes, n’ont pas eu besoin de lire Hitler. Pas plus que les barbares de l’État islamique.