Espace de libertés – Avril 2015

L’Europe a mille façons de marier école et religions


International

Comment enseigne-t-on la ou les religion(s) en Europe? Quelle place les différents États membres de l’UE accordent-ils aux principes de la laïcité dans les écoles? Du vivre ensemble? Ces questions ne sont pas anodines alors que le fondamentalisme religieux ne cesse de faire des émules.


Ce raisonnement a toutefois ses limites: en janvier dernier ainsi, la presse s’étonnait qu’Abdelhamid Abaaoud, le cerveau présumé de la cellule terroriste de Verviers, ait pu fréquenter le Collège Saint-Pierre à Uccle. Elle découvrait par la même occasion que le départ de jeunes Belges pour le djihad n’était pas nécessairement induit par un environnement social et économique défavorable, que le rôle de la société devait être questionné dans son ensemble. En commençant par ses structures éducatives, qu’elles soient publiques ou privées.

En Europe, l’enseignement des religions est axé sur les balises que sont la séparation de l’Église et de l’État, la sécularisation de la société, l’importance accordée aux principes de liberté religieuse et d’enseignement, la diversité culturelle du pays enfin. La relation école-religion est fatalement influencée par le lien qu’a noué l’État avec la religion –d’où, rappelons-le, l’importance du débat sur les «racines chrétiennes de l’Europe». A fortiori si l’on sait que le principe de séparation entre l’État et l’Église n’est dans la réalité jamais absolu.

La relation école-religion est fatalement influencée par le lien qu’a noué l’État avec la religion.

Un exemple parmi d’autres: dans les départements d’Alsace-Moselle, où trois religions sont reconnues (catholique, protestante, israélite), le très laïque État français rétribue les ministres des cultes et finance l’enseignement confessionnel dans les écoles publiques au nom d’un régime concordataire spécifique hérité du passé. Au contraire, là où il y a une Église d’État comme en Angleterre, l’emprise de celle-ci sur l’enseignement en matière de religion dans l’école publique est très peu marquée.

Des ingrédients de base mais une kyrielle de recettes

Les ingrédients de base étant connus, chaque État les accommode à sa manière, en fonction de sa culture et de son histoire. Dans un rapport livré en 2009, l’ONG Network of European Foundations (NEF) établissait quatre catégories d’enseignement de la religion, en y rangeant comme suit les pays les plus significatifs: enseignement confessionnel facultatif ou optionnel (Espagne, République tchèque, Pays-Bas), enseignement confessionnel obligatoire avec possibilité de dispense (Roumanie), enseignement non confessionnel (Angleterre, Suède) et enseignement du « fait religieux » intégré aux matières concernées (France). La NEF constatait en outre: « Là où l’enseignement est confessionnel (la majorité des cas), il est la plupart du temps facultatif ou optionnel et, s’il est obligatoire, il y a possibilité de dispense. Il est intéressant de noter que l’enseignement non confessionnel est plutôt présent dans les pays du Nord, protestants. »

Abordons quelques cas remarquables. En Finlande, depuis 2004, l’organisation de l’enseignement de la religion se fait par confession, mais son contenu est non confessionnel. Un minimum de trois élèves suffit à l’enseignement d’une religion reconnue. En Italie, l’enseignement de la religion catholique doit être obligatoirement offert par les écoles, mais est facultatif pour les élèves. L’Église sélectionne les enseignants (payés par l’État), choisit les manuels et définit les programmes. Les écoles ne sont pas obligées d’offrir des matières alternatives. En Allemagne, la loi fondamentale stipule que la religion fait partie des matières ordinaires d’enseignement de l’école publique. Souvent, toutefois, elle offre des matières alternatives, «éthiques» ou autres, notamment non confessionnelles comme à Berlin, Brême et Hambourg.

Une adaptation nécessaire

À chaque pays son enseignement de la religion et ses accommodements; c’est que la sociologie religieuse et/ou non confessionnelle impose la plupart du temps aux États de s’adapter. La preuve à nouveau par l’exemple français: «Depuis 1905, peut-on lire dans l’édition 2015 de l’Atlas des religions (1), l’application d’une laïcité exigeante n’a pu faire disparaître la culture ou la tradition catholique du paysage religieux».

Cette nécessité d’adaptation doit répondre également à la présence de l’islam qui s’est renforcée avec l’immigration des 50 dernières années. Elle est de tous les instants, comme le rappelle chez nous le débat engendré par le départ de jeunes Belges pour le djihad et l’impératif de repenser le vivre ensemble, notamment par la compréhension des croyances et des valeurs de l’autre.

La réalité du besoin d’adaptation peut être aussi inattendue: récemment, le souhait de la secrétaire d’État française aux Droits de la femme Pascale Boistard d’interdire le port du voile à l’université a relancé la polémique avant que le Premier ministre Emmanuel Valls n’y coupe court. Réalité inattendue parce que la grande majorité des Français a découvert ou redécouvert à cette occasion que la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles à ses limites. Que dit en effet la loi? Elle stipule que « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse tels que le voile islamique, quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive est interdit« . Mais elle ne s’applique pas en revanche dans les universités et les écoles supérieures –soit des établissements qui drainent des étudiants majeurs.

Cette réalité en croise d’autres qui conduisent à relativiser le tout à la laïcité prêté à la France et qui expliquent qu’ici comme ailleurs l’école s’adapte souvent face aux religions. « L’enseignement confessionnel garde sa place dans les héritages structurels. La laïcité à la française a dû négocier divers statuts avec les écoles privées, à 95% catholiques, pour assurer, financer et déléguer le service public d’éducation« , écrit encore Le Monde.

Sur le Vieux Continent, plus de 80% des élèves fréquentent toutefois l’école publique. Il s’agit d’une moyenne qui tient compte de l’enseignement privé subventionné par les pouvoirs publics (principalement confessionnel), comme aux Pays-Bas et en Belgique.

 


(1Le Monde, hors-série, mars 2015.