Espace de libertés – Avril 2015

Ce qu’il reste des Arméniens


Arts

La Turquie, qui refuse toujours de qualifier de «génocide» les massacres qui ont coûté la vie à près d’1,3 million d’Arméniens, a tenté d’effacer les traces de leur présence. Dans ce contexte négationniste, les clichés exposés au Musée de la photographie de Charleroi confèrent d’autant plus de valeur au témoignage par l’image.


Le 24 avril 1915, à Constantinople, alors capitale de l’Empire ottoman, 700 notables et intellectuels arméniens étaient arrêtés et assassinés sur ordre du gouvernement des Jeune-Turcs. Cette date marquera le début d’un vaste programme de déportation et d’extermination d’un peuple considéré comme «ennemi de l’intérieur» qui vivait depuis des siècles avec d’autres communautés dans l’Empire ottoman. L’Arménie occidentale est vidée de sa population natale. Bilan: entre 1,2 et 1,5 million de victimes et des milliers de réfugiés et d’orphelins éparpillés au Proche-Orient et en Europe. Ce génocide –souvent considéré comme le premier du XXe siècle– n’a jamais été reconnu en tant que tel par la Turquie. Un siècle plus tard, les lois turques condamnent encore ceux qui mentionnent un génocide arménien.

Mémoire photographique

De l’horreur de ces massacres, peu d’images sont connues. Mais, des photographies de ruines, de déportés ou d’orphelins dans les centres de réfugiés d’Alep ou de Beyrouth ont été collectées prises directement par des missionnaires jésuites présents dans cette partie du monde dès 1881. Certains d’entre eux se révélèrent photographes de talent, comme les missionnaires jésuites français Antoine Poidebard et Guillaume de Jerphanion.

Du noir et blanc, des portraits d’enfants, de combattants, des paysages montagneux de Cilicie, des églises, des écoles et des quartiers entiers en ruines… Constituée d’épreuves originales et de tirages inédits réalisés à partir des négatifs par le laboratoire du Musée de la photographie de Charleroi, l’expo ne témoigne pas de la tragédie même du massacre des Arméniens; ainsi n’en reprend-elle pas les traces argentiques de Viktor Pitchmann et Armin Wegner, rares photographes à avoir figé sur la pellicule les colonnes de civils en exode forcé vers Alep et Beyrouth et l’horreur des pendaisons publiques et des charniers. Elle permet cependant de mettre un visage sur ce peuple, de découvrir leurs conditions de vie avant 1915 et leurs tentatives de reconstruction.

Voyage dans le temps

La première partie, «Le pays et les hommes», plante le décor avant 1915. La deuxième partie se consacre à «La destruction d’un peuple» avec un focus sur l’après-Adana, ces massacres qui ont coûté la vie à près de 2500 Arméniens en avril 1909, déjà au nom du panturquisme (1) et du panislamisme (2). L’occasion de rappeler que dès la fin du XIXe siècle, des actes criminels de grande ampleur ont été perpétrés contre les Arméniens, majoritairement chrétiens, de l’Empire ottoman. La troisième partie revient sur «La naissance d’une République» dont l’indépendance a été autoproclamée en 1918. Enfin, la quatrième et dernière partie se penche sur «La reconstruction dans l’exil» avec des photos prises dans le camp de Saint-Michel à Beyrouth et des portraits poignants d’orphelins et d’adultes survivants, posant non pas pour la postérité mais dans l’espoir d’être reconnus par d’éventuels membres de leur famille qui auraient survécu.
Si certains des clichés rassemblés dans cette exposition ont parfois été reproduits, « Les Arméniens. Images d’un destin » (3) permet à la majorité d’entre eux de sortir pour la première fois des collections de la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, dont la photothèque est d’une remarquable richesse historique.

 


(1) Idéologie nationaliste visant l’unité des populations turcophones.

(2) Mouvement politico-religieux visant à unir sous une même autorité la totalité des peuples musulmans.

(3) Cette expo est le fruit d’une collaboration entre la Photothèque de la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, la Fondation Boghossian (Villa Empain) et le Musée de la Photographie à Charleroi, dans le cadre du mécénat de la Fondation Boghossian consacré au développement de cette photothèque visant à la préservation des collections photographiques de la Bibliothèque orientale, sur les conseils du Musée de la photographie à Charleroi.