Espace de libertés | Septembre 2018 (n° 471)

L’athée (in)attendu. Un entretien avec André Comte-Sponville


Grand entretien

Philosophe matérialiste et humaniste, André Comte-Sponville fut l’élève et l’ami de Louis Althusser. Avant de militer au Parti communiste dans les années 1970, il sera un fervent chrétien jusqu’à l’âge de 18 ans. Normalien, agrégé de philosophie, il enseigne d’abord en lycée, puis à la Sorbonne, avant de se consacrer uniquement à l’écriture et à ses conférences. Dans son dernier livre, « L’Inconsolable et autres impromptus », il nous emmène sur un chemin de traverse entre philosophie et littérature.


Votre philosophie est athée, non dogmatique et fidèle aux valeurs spirituelles morales nées des grandes traditions religieuses. Qu’est-ce que cela signifie ?

Je suis athée parce que je ne crois en aucun dieu. Non dogmatique, parce que je reconnais évidemment que mon athéisme n’est pas un savoir, c’est une opinion, une conviction, une croyance. Je crois que Dieu n’existe pas. Mais personne ne sait, au vrai sens du verbe « savoir », si Dieu existe ou pas. Je l’ai souvent dit, si vous rencontrez quelqu’un qui vous dit « je sais que Dieu n’existe pas » : ce n’est pas un athée, c’est d’abord un imbécile. La vérité c’est qu’on ne sait pas. Et de même, si vous rencontrez quelqu’un qui vous dit « je sais que Dieu existe », c’est un imbécile aussi, mais qui a la foi et qui, sottement, prend sa foi pour un savoir. Alors, athée fidèle parce que tout athée que je sois, je reste fidèle, par toutes les fibres de mon être, à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles dont beaucoup d’entre elles sont nées dans les grandes traditions religieuses parce que c’est mon histoire, parce que c’est la nôtre, aux valeurs dites judéo-chrétiennes.

J’étais un enfant grave et, quelque part,
je le suis resté.

Êtes-vous l’inconsolable de votre dernier livre ?

Pas plus et pas moins qu’un autre. « L’inconsolable » est le premier des « impromptus ». Ce que j’ai voulu montrer dans ce livre, c’est plutôt qu’il y a de l’inconsolable dans la condition humaine. Il y a, en nous, quelque chose d’inconsolable: le fait qu’on va mourir, le fait qu’on a perdu ou qu’on perdra des êtres chers. Bref, le fait que la souffrance, le malheur font partie de la condition humaine. Et je crois qu’il faut l’accepter comme la joie, le plaisir en font aussi partie. Le deuxième texte porte sur la joie de vivre. Le troisième porte sur l’ennui. Ce sont des dimensions de l’existence humaine, de la vie quotidienne qu’il faut savoir assumer.

Vous citez souvent Victor Hugo : « La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. » Vous dites aussi que vous n’y arrivez pas tout à fait. Depuis toujours vous étiez un enfant grave ?

Oui, j’étais un enfant grave et, quelque part, je le suis resté. Disons que je suis de tempérament plutôt mélancolique et anxieux. Je ne sais plus si c’est Bedos ou Desproges qui se définissait en disant de lui-même : je suis inconsolable et gai ! Je reprendrais volontiers les deux qualificatifs, je suis inconsolable ou du moins il y a en moi une part d’inconsolable, mais il y a aussi une part en moi de gaieté. Et bien sûr, je préfère la gaieté. Mais pour que celle-ci ne soit pas mensongère, encore faut-il qu’elle soit lucide. Or, être lucide, c’est accepter justement cette part d’inconsolable dans nos existences.

« L'homme humble ne se croit – ou ne se veut – pas inférieur aux autres : il a cessé de se croire – ou de se vouloir – supérieur. » © Sandra Evrard
« L’homme humble ne se croit – ou ne se veut – pas inférieur aux autres : il a cessé de se croire – ou de se vouloir – supérieur. » © Sandra Evrard

Un des derniers «impromptus» du livre s’intitule « Comme une nouvelle alliance ». Évoquant cette image d’athée de service que l’on vous colle, vous y expliquez votre contribution à un recueil, Les Livres noirs de la condition des chrétiens dans le monde. C’est au-delà du dialogue et du choc des civilisations que vous avez voulu parler de cette thématique-là?

On m’a demandé cette contribution, et je n’avais pas de bonnes raisons de refuser. Des millions de chrétiens sont opprimés dans le monde, beaucoup dans les pays musulmans (il faut bien le dire), beaucoup aussi en Chine, en Corée du Nord (mais ça représente des populations plus réduites pour ce qui est du nombre de chrétiens). Et il n’y a aucune raison de laisser ces gens être victimes d’oppression sans rien faire, sous prétexte qu’ils sont croyants et que je suis athée. On vit une espèce de catastrophe, non pas de génocide, mais d’ethnocide, c’est-à-dire de tentative de suppression d’une culture. Je crois que par humanisme, nous avons le devoir de défendre toutes les populations opprimées.

Parce que l’anticléricalisme, dites-vous, est un combat d’arrière-garde ?

Dans notre pays, en tout cas, oui. C’est-à-dire que, sincèrement, j’ai d’autres ennemis à combattre. L’Église catholique en France – mais je pense que c’est pareil aussi en Belgique – a cessé depuis longtemps d’être l’»adversaire» principal. Et on découvre autour de nous des adversaires autrement redoutables.

Puisqu’un présent qui reste présent, c’est ce qu’on appelle l’éternité, nous venons de vivre une demi-heure d’éternité.

Vous dites aussi que le conflit majeur n’oppose plus ces civilisations judéo-chrétienne et arabo-musulmane, comme on avait l’habitude de le dire, mais plutôt ceux qui veulent bâtir une civilisation mondiale et laïque basée sur les droits de l’homme et ceux qui n’en veulent pas.

Cela signifie concrètement que je suis évidemment beaucoup plus proche d’un musulman démocrate que d’un fasciste judéo-chrétien. Il n’y a aucun doute là-dessus, et c’est très important. Cela veut dire que ceux qui se laissent fasciner par le prétendu « choc des civilisations » passent à côté de l’essentiel. La ligne de front aujourd’hui ne passe plus entre les croyants et les athées, ni entre telle religion et telle autre. Elle passe entre les esprits ouverts, tolérants, qu’ils croient ou non en Dieu, et quel que soit le Dieu auquel ils croient ou ne croient pas et les esprits sectaires, dogmatiques, fanatiques, terroristes parfois. Et donc, je plaide en effet pour un combat humaniste, planétaire, cosmopolitique au sens littéral du mot, au sens où nous sommes tous citoyens du monde, contre tous les fanatismes, tous les terrorismes, tous les totalitarismes. Il se trouve qu’aujourd’hui, le danger islamiste devient l’un des dangers majeurs de notre temps. Et qu’il importe d’en prendre acte, et bien sûr de le combattre ! Pas de combattre l’islam ou les musulmans en général, mais de combattre l’islamisme, c’est-à-dire tous ceux qui veulent faire de l’islam un pouvoir politique, ce qui est évidemment parfaitement incompatible avec nos idéaux laïques.

En parlant de laïcité, justement, comment peut-on avoir une spiritualité et être laïque ?

Pour avoir une spiritualité, je dirais d’abord qu’il suffit d’être un être humain. C’est-à-dire, je m’inquiéterais un peu d’un être humain qui vous dirait: je n’ai pas de spiritualité. Deuxième observation, je suis bien sûr laïque, dans le sens où je suis pour la laïcité. Mais je ne suis pas laïque au sens qu’on donne en tout cas en France à ce mot. La laïcité ce n’est pas une position individuelle, c’est une organisation de la société. C’est la séparation des Églises et de l’État. L’État est neutre en matière de métaphysique. Il n’est ni croyant, ni athée, ni agnostique, il n’a pas de position métaphysique ou spirituelle. Et moi, je ne suis pas neutre: je suis athée! Et donc je ne suis pas laïque en ce sens, je suis pour la laïcité comme organisation de la société. Les religions, je suis contre. Je les respecte, je les tolère, mais je suis métaphysiquement contre puisque je suis athée. Ce qui m’importe, c’est une spiritualité athée, une vie de l’esprit. Les athées n’ont pas moins d’esprit que les autres! Pourquoi auraient-ils moins de spiritualité? Pourquoi s’intéresseraient-ils moins à la vie spirituelle ? Et ce n’est pas parce que je suis athée que je vais m’interdire de vivre ça. Je suis, nous sommes au cœur de l’univers. Nous sommes au cœur de l’infini. Nous sommes au cœur de l’éternité, c’est-à-dire le toujours présent. Pour moi, l’éternité n’est pas un temps infini. Quel ennui, si c’était le cas! Pour copier la formule de Woody Allen : « L’éternité c’est long, surtout vers la fin. » Parce qu’il n’y a pas de fin, c’est un temps à présent, parfois traditionnellement mystique, c’est-à-dire une expérience d’éternité qu’on voit très précisément décrite par exemple à la fin de l’Éthique de Spinoza. Nous terminons notre entretien, le début de notre rencontre fait partie du passé. Lorsque nous parlions au début, vous et moi, c’était le présent. Et maintenant, à la fin de cet entretien, c’est toujours le présent! Autrement dit, nous n’avons pas quitté le présent une seconde. Et puisqu’un présent qui reste présent, c’est ce qu’on appelle l’éternité, nous venons de vivre une demi-heure d’éternité, et je vous en remercie.