Espace de libertés – Octobre 2016

Un homme est un homme, une femme est une femme! Quoi d’apparemment plus évident? Celui qui a un sexe d’homme est mâle, celle qui a un sexe féminin est femelle. Les évidences sont pourtant parfois bien trompeuses…

Pour être un homme ou une femme avec toutes les fonctions biologiques, il faut d’autres caractéristiques que l’anatomie visible: testicules ou ovaires (les gonades), la production d’hormones correspondantes – testostérone et œstrogène – et un bagage génétique précis, à savoir une paire de chromosomes XY ou XX. Le fait d’être mâle ou femelle sans ambiguïté est donc constitué d’un ensemble d’éléments. Or, l’ambiguïté sexuelle est plus répandue que l’on a tendance à le croire. Selon les estimations diverses, la proportion d’individus dits “intersexués” à la naissance (dans le passé on parlait d’ “hermaphrodites”) est estimée à 2%. Et il est probable que le chiffre réel soit bien plus important puisque beaucoup de personnes intersexuées ne présentent pas d’ambiguïté sexuelle immédiatement visible à la naissance et, en conséquence, elles ne sont pas diagnostiquées telles quelles.

Jusqu’il y a peu, la médecine moderne cherchait à assigner au jeune enfant intersexué un seul sexe, et ceci par opérations chirurgicales et traitements hormonaux. L’idée sous-jacente était que la “correction” d’une telle anomalie pouvait épargner à l’enfant et à ses proches une souffrance due à l’ambiguïté sexuelle. Or les chirurgies postnatales et les traitements hormonaux ne parviennent évidemment pas à rendre les personnes concernées pleinement “homme” ou “femme” sur le plan biologique. Par conséquent, les raisons pour justifier une prise en charge systématique d’enfants nés avec un sexe ambigu ont nécessairement leurs racines dans la sphère sociale, psychologique et idéologique, à savoir le regard qu’une société donnée porte sur la sexualité, sur le masculin et le féminin.

Corriger une anomalie ou faire évoluer la société?

De tout ceci découle une question que, notamment, les théoriciens de “genre” ont soulevée: faut-il faire subir un traitement “correctif” à l’enfant intersexué pour qu’il rentre dans le moule de l’hétéronormativité ou n’est-il pas préférable de faire évoluer le regard que la société porte sur lui? L’expérience a prouvé que les prises en charge médicales lourdes peuvent constituer un traumatisme pour les familles concernées. Dans le remarquable film argentin XXY sur le sujet (de Lucia Puenzo, 2007), un adulte intersexué, plein de tristesse, raconte ainsi à un père qui cherche conseil pour son propre enfant intersexué que la plupart de ses souvenirs d’enfance portent sur les visites médicales et les opérations subies.

Aujourd’hui, le traitement systématique de cette anomalie est considéré comme violence dont les personnes intersexuées sont victimes. Il est en effet évident que la prise en charge systématique de l’ambiguïté sexuelle passe par le dictat de la conformité au modèle binaire traditionnel des caractéristiques sexuelles, à savoir être ou bien une femme ou bien un homme, de préférence hétérosexuel.le. Aucun autre argument n’est et ne peut être avancé. Si l’on fait valoir la souffrance – indubitable – due au regard des autres pour préconiser l’assignation d’un seul sexe, on se retrouve face au même type de discours que dans les années 1950-1960 à propos des enfants métis.

“Pas des maladies”

© Suzy CohenÀ présent – bonne nouvelle–, le monde se montre un peu plus tolérant face à ceux qui ne représentent pas l’idéaltype masculin ou féminin. Les principes de Jogjakarta portent sur l’application des droits de l’homme en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre. Ils ont été entérinés en 2007 par 54 États membres du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. L’article 18 traite de la “protection contre les abus médicaux»”stipule: “Nul ne peut être forcé de subir une quelconque forme de traitement, de protocole ou de test médical ou psychologique, ou d’être enfermé dans un établissement médical, en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre. En dépit de toute classification allant dans le sens contraire, l’orientation sexuelle et l’identité de genre d’une personne ne sont pas en soi des maladies et ne doivent pas être traitées, soignées ou supprimées.” (1)

Pourquoi, par exemple, ne pas attendre que l’enfant grandisse et fasse son propre choix? Celui de l’assignation d’un sexe unique – au moins en apparence – ou bien rester “intersexué”? Depuis 2013, en Allemagne une loi permet aux enfants nés intersexués d’être enregistrés comme de “sexe indéterminé”. Depuis 2014, l’Australie autorise qu’une personne soit enregistrée comme “genre neutre”. D’autres états ont pris des mesures législatives et administratives analogues.

Sortir de la binarité

Toujours est-il que, pour la plupart d’entre nous, il est déconcertant de se retrouver devant une personne avec un sexe indéterminé. Nous avons l’habitude de percevoir et de définir autrui à partir de son appartenance sexuelle. Dans la plupart des sociétés, les individus sont répartis en deux catégories, les hommes et les femmes. Le sens commun suppose que cette catégorisation binaire de l’humanité en hommes et en femmes est le reflet d’une réalité naturelle et évidente, fondée sur la biologie: les deux types d’organes génitaux bien distincts, mâles et femelles, seraient les critères pour fonder les genres sociaux que sont le masculin et le féminin. Or la bicatégorisation des individus en hommes et en femmes n’est pas la simple reconnaissance d’une réalité naturelle évidente mais le résultat d’une construction sociale, susceptible de varier d’une société à l’autre et au cours de l’histoire.

La langue elle-même assigne inévitablement un sexe à l’individu; alors comment parler d’une personne avec un sexe indéfini si l’on ne peut pas appliquer le “il” ou le “elle”? Sans doute, face aux personnes avec un “mauvais genre”, il faut de l’inventivité et de la créativité. Ainsi le terme “transgenre” a par exemple vu le jour pour faire référence aux personnes intersexuées, à ceux qui changent de genre – les transsexuels – ou à ceux qui ne s’identifient ni au sexe masculin ni au sexe féminin.

Pour un monde plus “queer”

L’intersexualité et les autres phénomènes transgenres mettent en jeu la définition même du sexe et celle du genre et nous renvoient ainsi au fait que les différences entre homme et femme ne sont pas aussi tranchées que nous l’avions cru dans le passé. Ce que nous considérons comme “féminin” ou “masculin” se détermine par la culture et est transmis à l’enfant par l’adulte. Il s’agit d’une assignation – pas chirurgicale mais intersubjective – par le regard que l’adulte porte sur son fils et sa fille. Il implante ainsi sa propre conception – consciente et inconsciente – du masculin et du féminin dans l’enfant, avec tous les doutes et toutes les certitudes qu’il porte en lui.

Connaître le sexe d’une personne nous dit finalement moins de choses essentielles d’elle que nous ne le pensons. Voici encore une analogie quant aux longs siècles durant lesquels la distinction entre “Noirs” et “Blancs” semblait essentielle puisqu’on raisonnait en termes de “races” différentes. La notion de “genre”, contrairement à celle de “sexe”, renvoie au fait qu’il faut pourtant toute une série de convictions pour se sentir appartenir à un des deux groupes sociaux définis comme masculin et féminin ou encore la conviction que l’assignation à l’un de ces deux groupes a été correcte.

En tant qu’être humain, nous ne sommes pas enfermés dans un déterminisme biologique – régi par le seul instinct et l’apprentissage – contrairement à ce que nous avons cru pendant longtemps. Saluons un monde plus queer, comme le disent les théoriciens de genre américains, “de travers” ou “tordu” en français. Le concept queer ne se limite pas à combattre la binarité des catégorisations et les relations de domination qui y sont liées – homophobie et patriarcat – mais remet en cause l’existence même de ces catégories.

 


(1) “Les principes de Jogjakarta. Principes sur l’application de la législation internationale des droits humains en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre”, sur www.yogyakartaprinciples.org.