Espace de libertés – Octobre 2016

À 18 ans, Sonita Alizadeh devait être mariée de force. Elle a en fait une chanson, qui l’a sauvée d’un destin qu’elle n’avait pas choisi. Il en sort un documentaire signé par l’Iranienne Rokhsareh Ghaem Maghami. Sous forme du bouleversant portrait d’une femme qui concrétiser son rêve: devenir rappeuse, en plein jour. À moitié par ingénuité, à moitié par bravoure.

Originaire de Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan, Sonita Alizadeh est la dernière d’une famille de huit enfants. Son prénom est indien. “Mes parents adorent les longs-métrages de Bollywood. Moi, je trouve cela ennuyeux. Je préfère les films d’horreur. Peut-être parce que ma vie n’a pas exactement été baignée dans l’eau de rose jusqu’à présent”, explique-t-elle. Après l’arrivée des talibans au pouvoir, sa famille fuit en Iran. Là, bien loin des bancs de l’école, elle fait le ménage pour une ONG d’aide aux réfugiés. Et découvre le rap en écoutant Eminem. Elle ne comprend rien aux paroles de la star du “gangsta” blanc, mais s’inspire de son intonation et de son rythme. Le sort peu enviable des Afghanes et des Iraniennes lui donnant, de son côté, une matière infinie à indignation pour les textes.

Ouvrez la cage aux mariées!

À 18 ans, elle réalise qu’elle risque de devenir le sujet de ses propres chansons. Car ses parents, qui sont rentrés en Afghanistan, annoncent lui avoir trouvé un mari prêt à l’acheter 9 000 dollars. De quoi payer la dote pour l’épouse de l’un de ses frères. “J’ai utilisé le seul moyen à disposition pour sauver ma vie et hurler ma colère”, pointe-t-elle. Elle enregistre une chanson coup-de-poing: Mariées à vendre. Dans le clip, elle apparaît avec un code-barre sur le front, le visage tuméfié. “Comme les autres filles, je suis en cage. On me voit comme un agneau élevé pour être dévoré”, lance-t-elle à la face de la toile mondiale. La vidéo se répand comme une traînée de poudre sur YouTube.

Repérée par des producteurs pour son flow à l’épreuve des balles, son histoire en elle-même attire aussi l’attention de la réalisatrice iranienne Rokhsareh Ghaem Maghami. Qui accompagne la jeune femme durant trois ans pour en tirer en film bouleversant de bout en bout. Si le documentaire se déploie d’abord de manière assez classique, en suivant le quotidien de Sonita dans son centre d’accueil iranien, le lien intime qui se développe progressivement entre elle et la réalisatrice donne toute sa substance au film. Ici, pas de voix off, mais des dialogues entre l’auteure des images et son sujet. Un procédé gagnant! La réalisatrice est tellement sincère quant à son implication dans la tournure que finit par prendre le destin de Sonita que le tout en devient encore plus intéressant. Et envoie carrément le spectateur dans autre dimension, le poussant à réfléchir sur le rapport délicat entre le documentariste et son sujet.

Parce que Sonita se heurte à un dilemme inévitablement posé à tout cinéaste du réel confronté à une situation difficile, voire déchirante: faut-il garder une distance professionnelle ou suivre ses instincts humains? Rokhsareh Ghaem Maghami, elle, choisit donc la seconde option. Ce qui confère encore un surplus d’humanité au résultat final.

Changer le monde…

Aujourd’hui, le documentaire terminé, Sonita ambitionne de devenir avocate afin de défendre les droits des femmes. Elle reviendra un jour en Afghanistan, c’est une évidence. “Mon pays a besoin de gens comme moi. Et son peuple aussi! Au début de ma notoriété, j’ai dû me battre contre ma famille, surtout contre ma mère. Mais je ne lui en veux pas. Pour elle, il n’y avait pas d’autre choix. Elle était assommée par le poids des traditions. Mais, aujourd’hui, c’est ma plus grande admiratrice. Et elle se bat aussi contre les mariages forcés en Afghanistan. Elle me doit un peu sa vocation”, détaille-t-elle en riant, se sentant même pousser des ailes. “Je veux, modestement, changer l’Afghanistan et le monde, par la même occasion. Bref, la musique est, pour l’instant, entre parenthèses. La priorité, ce sont les études de droit que je poursuis actuellement aux États-Unis. Et, surtout, l’aspiration à devenir, enfin, une jeune femme comme les autres…”