Espace de libertés – Octobre 2016

Libres ensemble
Le 9 juin dernier, le pape François recevait à Rome les dirigeants des ordres des médecins d’Espagne et d’Amérique latine. Le discours (1) prononcé par le pape à cette occasion et fortement centré sur la notion de « compassion » méritait d’être décrypté.

Depuis son entrée en fonction, le pape François insiste souvent sur ce qu’il perçoit comme des dérives (2) de notre société. Ici, en quelques mots et sans nuances, le pape critique à nouveau « notre culture technologique et individualiste », revient sur sa crainte du « triomphe de l’égoïsme, de cette culture du rebut qui refuse et méprise les personnes qui ne répondent pas à des critères de santé, de beauté et d’utilité déterminés » et, enfin, sur « la tentation fonctionnaliste d’appliquer des solutions rapides et draconiennes, animés par une fausse compassion ou par de purs critères d’efficacité et d’épargne économique ».

L’évolution de notre société

La charge est rude mais guère surprenante pour autant car, encore tout récemment dans son exhortation apostolique postsynodale du 19 mars dernier, le pape avait déjà indiqué que « dans les sociétés hautement industrialisées, où leur nombre tend à augmenter alors que la natalité décroît, [les personnes âgées] risquent d’être perçues comme un poids« . En conséquence de quoi, « la fragilité et la dépendance de la personne âgée sont parfois exploitées de façon inique pour de purs avantages économiques« .

De manière assez claire pour qui veut bien lire entre les lignes, est donc répétée et assumée l’idée (déjà défendue par certains au Sénat de Belgique en 2012 et par Albert Guigui, grand-rabbin de Belgique) que, dans notre monde qui serait individualiste à outrance, l’euthanasie n’est qu’une façon de faire des économies dans les soins de santé…

La santé, un enjeu majeur pour le Vatican…

Des soins de santé auxquels le Vatican accorde une place de première importance comme en témoigne l’affirmation suivante du pape devant ces dirigeants des ordres des médecins d’Espagne et d’Amérique latine: « La santé est l’un de dons les plus précieux et les plus désirés de tous.«  Plein d’emphase, il ajoutera même par après que, « dans la tradition biblique, la proximité entre le salut et la santé a toujours été soulignée, ainsi que leurs nombreuses implications réciproques […] Comme cela fait du bien à l’exercice de la médecine de penser et de sentir que la personne malade est notre prochain, qu’elle est de notre même chair et de notre même sang, et que dans son corps déchiré se reflète le mystère de la chair du Christ lui-même! »

… comme pour les médecins

De cet étrange mélange des chairs, on ne peut que déduire qu’une fameuse responsabilité pèse désormais sur les épaules de la profession médicale… Le pape affine d’ailleurs sa vision du rôle du médecin comme suit: « L’identité et l’engagement du médecin ne se fondent pas seulement sur la science et sur la compétence technique, mais aussi et surtout sur son attitude pleine de compassion –souffrir-avec– et miséricordieuse envers ceux qui souffrent dans leur corps et dans leur esprit. La compassion est, dans un certain sens, l’âme même de la médecine. La compassion, ce n’est pas éprouver de la peine, mais souffrir avec. »

« Compassion », « souffrir avec »; les mots sont rarement neutres et, ici, martelés à l’envi. Ce dans un but précis car, outre qu’ils invitent clairement le médecin à partager l’»épreuve» de leur patient (3), l’objectif majeur du pape est d’appeler celui-ci « à la patience, au souffrir-avec ». Et donc à ne pas répondre à une demande d’euthanasie qui lui serait formulée. Pour le pape, en l’espèce, définitivement, « ce qui est en jeu est la dignité de la vie humaine; ce qui est en jeu est la dignité de la vocation médicale ». Et, sans réelle surprise, cette vocation médicale se résume ainsi dans la bouche du pape: « Accompagner, sauvegarder et valoriser l’immense don représenté par les personnes qui souffrent à cause de la maladie. »

La dignité de la vie humaine?

Sans vouloir entrer dans un vaste débat sur l’éthique médicale (4), on peut espérer que le point de départ de la médecine n’est pas de voir la souffrance causée par la maladie comme un « don » et qu’un médecin n’est pas affecté de toute éternité à ce modeste rôle d’accompagnateur de souffrance. De ces quelques lignes papales, incontestablement, ressort avec force une vision de la dignité humaine qui, au fil du temps, ne manque pas d’interpeller et d’étonner par sa rigidité intemporelle.

Pour le pape, en effet, comme « la valeur sacrée de la vie du malade ne disparaît pas et ne s’obscurcit jamais », cette vie « resplendit avec plus de force précisément dans sa souffrance et dans sa vulnérabilité ». Le message est limpide: n’imaginons jamais le recours à une euthanasie et souffrons donc pour resplendir et susciter la compassion! Puisque, ajoute le pape, « la véritable compassion ne marginalise personne, elle n’humilie pas la personne, elle ne l’exclut pas et considère encore moins sa disparition comme quelque chose de bon. La véritable compassion la prend en charge ».

Vieillir, c’est passer de la passion à la compassion.

Albert Camus

Cette vision rudimentaire de la dignité humaine en fin de vie n’étonne personne. Elle est dans le droit fil du discours classique du Vatican, comme l’a montré encore tout récemment l’exhortation apostolique postsynodale du 19 mars 2016. Mais elle témoigne quand même à la fois d’une déconnexion totale par rapport à la société et d’une contradiction de fond qui laisse pantois: comment est-il possible en effet, lorsque l’on évoque la question de la dignité humaine en fin de vie, de parler de « compassion » et, dans le même temps, avec une rare inhumanité, de faire abstraction à ce point de la souffrance éprouvée par un malade?

« Tout finit dans la compassion, si loin de ce que le cœur a décidé », a écrit le poète Derek Walcott dans Ruins of a Great House. À la lecture de ce discours papal du 9 juin 2016, ce cœur paraît « de pierre » (5) avant tout.


 

(1) Le discours analysé ici est disponible sur w2.vatican.va.

(2) Parfois à juste titre. On peut penser, par exemple, au thème de l’environnement.

(3) « La fragilité, la douleur et la maladie sont une dure épreuve pour tous, également pour le personnel médical. »

(4) Pour lequel je serais le premier des incompétents.

(5) Lors de sa présentation des vœux de Noël à la Curie romaine en 2013, le pape François a cité, parmi les maladies énumérées dont souffrirait sa Curie, « la pétrification mentale et spirituelle de ceux qui ont un cœur de pierre et une nuque raide ».