Espace de libertés – Octobre 2016

International
Le vote d’une loi “obscurantiste” au Mississippi (États-Unis) a généré par ricochet une réflexion sur ce que laïcité veut dire. Comme au Québec, tabernacle!

En avril dernier, l’État du Mississippi a adopté une législation promise à faire grand bruit. La “loi protégeant la liberté de conscience de la discrimination gouvernementale”(House Bill, 1523) permet notamment aux travailleurs autonomes, aux propriétaires et aux employés ainsi qu’aux associations religieuses de refuser, au nom de “convictions sincères”, d’embaucher, d’admettre comme mem­bre, de servir une personne homosexuelle, bisexuelle ou transsexuelle. Elle autorise la mise en place de normes sexuelles et morales régissant l’accès aux toilettes, aux vestiaires, aux piscines et aux spas d’établissements privés. L’État du Mississippi n’aura donc plus à poursuivre qui applique des principes religieux homophobes dans ses interactions privées ou ses activités commerciales.

Du Mississippi au Québec

Une partie de la presse internationale a amplement commenté cette “loi obscurantiste”, ficelée au nom du respect du pluralisme des consciences. Elle a plus particulièrement fait l’objet d’un débat au Québec à la suite d’un article paru dans le quotidien Le Devoir (1). Un débat non pas sur les dangers d’une ségrégation basée sur le sexe qui constituerait en quelque sorte une variante de Mississipi Burning, le film d’Alan Parker portant quant à lui sur le racisme anti-Noirs, mais sur les dérives potentielles de la “laïcité ouverte”.

C’est aussi la preuve qu’une conception trop ouverte de la laïcité peut conduire à des aberrations.

Au Canada, un pays qui a fait du multiculturalisme sa politique officielle. la laïcité n’est pas constitutionnalisée. Mais la jurisprudence a fortement établi les principes de séparation de l’État et des Églises, ainsi que celui de la neutralité, comme des éléments nécessaires au respect de l’égalité de tous les citoyens. Cette laïcité est dite “ouverte”. Or, extrapole Le Devoir, le fait que la loi 1523 ait pu être votée au Mississippi n’est pas que le fruit d’un obscurantisme maladif. C’est aussi la preuve qu’une conception trop ouverte de la laïcité peut conduire à des aberrations. Et si demain, mû par la volonté de respecter toutes les convictions, même les plus intolérantes, le Canada, en arrivait à de telles extrémités? C’est en substance ce que ce demande le quotidien québécois.

Morceaux choisis d’un article polémique

“La loi adoptée récemment au Mississippi est ignoble. Elle est aussi l’aboutissement logique des principes relevant de la laïcité “ouverte”, tout comme ses dispositions homophobes sont le corollaire de la discrimination sexuelle encore exercée au nom de la liberté religieuse, au Québec et au Mississippi comme ailleurs. Les tenants québécois de cette conception de la laïcité […] ne saisissent pas tout à fait les implications politiques de leur philosophie lorsqu’elle est partagée par des gens de pouvoir prêts à aller au bout de son application.” Ou encore: “N’acceptons-nous pas encore (au Québec) que soit exercée dans les sphères privée et communautaire une discrimination religieuse systémique à l’égard des femmes et des homosexuels? […] Il est facile de dénoncer le Deep South américain et son conservatisme religieux; il est beaucoup plus difficile de reconnaître que notre laïcité “ouverte” nous entraîne dans la même direction, c’est-à-dire en arrière.”

L’article du Devoir a heurté une partie de son public. Certains lecteurs lui ont notamment reproché de comparer des pommes et des poires, en l’occurrence de faire le parallèle entre une société sécularisée comme le Canada et un État américain de la Bible Belt versé dans le protestantisme rigoriste. Cette objection a été aussitôt contrée par le journal: “À ce jour, pas moins d’une trentaine d’États américains ont voté des Religious Freedom Restoration Acts ou en ont adopté les principes suite à des décisions juridiques. Plusieurs de ces États sont généralement considérés comme relativement libéraux: Connecticut, Illinois, Indiana…

Laïcité ouverte versus laïcité à la française

L’argument n’a pas convaincu tout le monde. Le courrier du Devoir témoigne de la confiance qu’ont certains lecteurs dans la laïcité “ouverte”à la canadienne versus une laïcité “fermée”à la française: “On voit bien maintenant que le modèle français républicain est un échec. Avec une facture d’intégrisme laïque et une partie de la population qui ne veut pas que les musulmans s’intègrent, ce modèle ne fait que nourrir les intégristes musulmans, écrit l’un d’eux. Un autre plaide pour une laïcité plus ouverte encore aux religions, jugées trop vite enfermées dans la sphère privée: “L’État doit permettre à chacun, sans exception aucune, de pratiquer et de vivre sa liberté religieuse. Laïcité de l’État ne veut pas donc dire refus ou ignorance des religions.”

Tout n’est pas à prendre dans ce catalogue de réactions, mais la passion que l’on y trouve en dit long sur l’appropriation d’un processus toujours en cours: un vivre ensemble dans lequel la laïcité est une caractéristique des institutions, et non pas de la société. Une laïcité qui se refuse à confondre l’individu, ses croyances et l’institution.

Pour aider sa “laïcité ouverte”à se développer, le Québec a notamment remplacé dans ses écoles un cours confessionnel d’éthique et de religion par un cours sur toutes les religions. L’idée centrale est que les sociétés modernes sont composées de gens dont les convictions religieuses ont une influence sur leurs actions et leurs interactions, et qu’une compréhension minimale de ces sociétés exige donc de comprendre un tant soit peu la religion.

Une deuxième décision a eu trait au mode vestimentaire de ceux qui fréquentent les institutions publiques et/ou y travaillent. La laïcité ouverte à la canadienne “invite tous les citoyens à participer à ses institutions tels qu’ils sont, et elle accorde plus d’importance au mode de fonctionnement des institutions qu’à l’apparence de ceux qui s’y trouvent, écrit le philosophe québécois Daniel Weinstock, un spécialiste de la philosophie politique et de l’éthique des politiques publiques.

Ces deux aspects – cours des religions et mode vestimentaire – ne sont pas sans rappeler les débats qui ont animé notre société au cours des dernières années.

 


(1) X.H. Rioux, “Loi anti-LGBT au Mississippi. L’aboutissement logique de la laïcité “ouverte”?”, mis en ligne le 19 avril 2016, sur www.ledevoir.com.