Espace de libertés – Février 2015

Austérité culturelle vs urgence culturelle


Dossier

« Une société ne peut être vivante, vitale, liée, ouverte, sans vivre son histoire, ses histoires, sa mémoire, sans se nourrir de l’inventivité et de la compétence de ses artistes, de ses créateurs, sans soutenir ceux qui inventent les formes et les récits de demain et nous disent du monde ce que nous n’en savons pas encore. » (1)


L’association d’éducation permanente Culture & Démocratie fustigeait il y a quelques mois les mesures d’économies annoncées par le gouvernement à propos des institutions culturelles bicommunautaires et des établissements scientifiques fédéraux, en les qualifiant d’erreur et de faute « contre l’éducation, contre la transmission, contre la mémoire, contre l’idée que nous nous faisons de la culture et du savoir » (2).

La responsabilité politique est double: assurer la protection et la diffusion éclairée de ce qui nous est transmis et créer les conditions d’une vie culturelle dynamique, ouverte à toutes les aventures et à toutes les formes, et susceptible de nourrir l’imaginaire et l’inventivité de chacun.

La responsabilité culturelle du politique

Une manière de dire en creux qu’une politique culturelle éclairée est de nature à servir l’éducation, le savoir, la transmission, la mémoire et la création, toutes choses essentielles pour tisser les liens entre les hommes et les femmes, pour dessiner des mémoires partagées et des imaginaires multiformes mais communs. Une manière de signifier au politique la responsabilité qui est la sienne. Elle est double: assurer la protection et la diffusion éclairée de ce qui nous est transmis et créer les conditions d’une vie culturelle dynamique, ouverte à toutes les aventures et à toutes les formes, et susceptible de nourrir l’imaginaire et l’inventivité de chacun.

Les politiques de la culture –mémoire et création– doivent se penser dans une logique d’ouverture à l’altérité. Elles ne s’inscrivent pas toujours dans cette logique. Il ne faut pas aller loin, ni dans le temps, ni dans l’espace, pour mesurer l’usage qu’ont fait ou que font certains gouvernements de la matière artistique et culturelle. Au XXe siècle, le régime nazi, le régime stalinien, notamment, ont fait émerger autoritairement une norme culturelle et artistique «aux ordres» du pouvoir. Soumission et domestication plutôt qu’invention et liberté. Ou invention et liberté malgré la soumission et la domestication, et quel qu’en soit le prix. Nombre de régimes autoritaires –comme la Chine de Mao ou le Cambodge des Khmers rouges– ont tenté d’anéantir toutes les formes culturelles dans une effrayante utopie du non-savoir et de la non-mémoire, témoignant en creux de la puissance émancipatrice de la culture.

Aujourd’hui, sans craindre des dérives de cette nature, Culture & Démocratie s’inquiète du resserrement culturel à l’œuvre en Hongrie et en Turquie et des atteintes aux libertés qu’elles supposent. L’association s’inquiète d’une appréhension de la culture par le politique qui ne lui consent aucune exception structurelle et néglige l’hypothèse d’un renouveau, précisément par la culture. Culture & Démocratie s’inquiète aussi, dans le cas des institutions culturelles fédérales, de ce qui peut motiver l’affaiblissement financier de celles-ci. Sans pouvoir la cerner, il ne semble pas impossible qu’il y ait là une manœuvre destinée à faire avancer, pour ceux qui la souhaitent vivement, une réforme radicale de l’État, réforme dont les leviers sont étroitement (aux deux sens du terme) culturels.

culture

Négligence des pouvoirs publics, relais du privé

Culture & Démocratie interpellait aussi le pouvoir politique à ce propos. En effet, si ce dernier contraint ou étouffe financièrement les opérateurs scientifiques et culturels qui «portent au-delà de nos frontières l’éclat de notre recherche, de notre puissance artistique et de nos imaginaires», le politique livre ce secteur au marché. La logique du marché est claire: échanges, compétition et profits. Si la vitalité culturelle des établissements publics peut se nourrir d’une coopération dûment pensée avec le secteur privé, celle-ci ne peut être l’issue obligée pour la survie de ces institutions. Culture & Démocratie refuse l’idée d’un secteur culturel livré, plus encore qu’aujourd’hui, au dictat du marché et de la rentabilité.

L’assèchement n’est pas un projet culturel

«C’est d’investissements dont ont besoin ces institutions, de rénovation, d’ambition, d’exigence, d’inventivité!» Nous parlions d’un plan d’économie pensé par des comptables sans vision: au-delà de l’importance de faire vivre, pour eux-mêmes, les patrimoines scientifiques, musicaux et muséaux –et sur ce plan, quelques-unes des institutions visées ont un sérieux examen critique à conduire–, il s’agit d’en faire bénéficier de manière optimale le plus grand nombre. C’est une mission de service public à laquelle l’État ne peut se soustraire. Or on ne peut imaginer que l’accès à ces établissements culturels et l’accès à la recherche ne soient altérés par l’ensemble des mesures envisagées. Cette évolution est inacceptable, particulièrement à l’heure où les statistiques en matière culturelle témoignent de ce que la démocratisation de la culture et la démocratie culturelle peinent à atteindre leurs objectifs. Ainsi, un rétrécissement des programmations, une éventuelle hausse des tarifs, la disparition de services jusqu’ici gratuits, la baisse des financements affectés à la recherche, autant de mesures probables aux conséquences désastreuses. À titre d’exemple, la contraction de l’activité qui vient d’être annoncée par La Monnaie –suppression de la danse et de l’opéra baroque– touche de plein fouet les publics –particulièrement les jeunes pour ce qui est de la danse–, les créateurs concernés et toute l’activité économique que ceux-ci génèrent.

 

L’argument économique

«À défaut de le faire pour des raisons strictement culturelles et artistiques –cette indigence-là, aggravée aujourd’hui, ne date pas d’hier– il faut le faire pour des raisons économiques. Nombre de gouvernements européens plus inspirés jouent cette carte, à raison.» La chose est admise: le secteur culturel et artistique suscite une activité économique considérable, il contribue significativement à la croissance et au développement d’emplois, même s’ils sont trop souvent précaires. Il n’est pas difficile de mesurer l’impact économique pour la région bruxelloise et plus largement pour tout le pays si, au lieu d’être obligés au rétrécissement, les établissements culturels fédéraux étaient au contraire soutenus avec force par les pouvoirs publics pour poursuivre avec ambition et audace leurs missions de conservation, de recherche et de diffusion.

La culture, affaire de sens et de lien ou comment faire société

Enfin, pourquoi défendre des institutions culturelles, qu’elles soient fédérales ou non? Pourquoi défendre, plus que jamais, la culture? Nous empruntons une des réponses possibles à Laurie Hanquinet, docteur en Sciences sociales et politiques (ULB) et lectrice au département de sociologie de l’Université de York. Elle intervint très récemment au Palais des Académies, dans le cadre de la présidence belge du Conseil de l’Europe. Elle y a esquissé les premiers résultats d’une recherche fondée sur l’étude approfondie des pratiques et consommation culturelles en Fédération Wallonie-Bruxelles (3). Les personnes les plus investies sur le plan culturel sont les plus engagées dans la cité et dans les mouvements associatifs de tous types, ils privilégient les loisirs à caractère collectif, actifs et à dimension de partage. Il semble donc bien qu’il y ait un lien fort entre pratiques culturelles et engagement citoyen. Pour cette seule raison, et pour toutes les autres que nous avons évoquées ici, les gouvernements, fédéral ou communautaire, devraient se garder d’assécher le terreau culturel.

 


(1) «Les coupes budgétaires imposées au secteur culturel fédéral, une erreur et une faute!», communiqué de Culture & Démocratie, 18 novembre 2014.

(2Ibidem.

(3) Louise Callier et Laurie Hanquinet, Étude approfondie des pratiques et consommation culturelles en Fédération Wallonie-Bruxelles, Observatoire des politiques culturelles, Bruxelles, 2012.