Espace de libertés – Février 2015

Cultiver la paix en terre d’islam


Dossier

Du 28 octobre au 2 novembre 2014, les villes algériennes d’Oran et de Mostaganem ont accueilli le premier Congrès international féminin pour une culture de Paix (CIFCP).


Envisagé par ses fondateurs comme une plateforme fédératrice d’un Mouvement féminin international (MFI) porteur d’espérance, d’un islam de paix et d’une culture de paix, le Congrès international féminin pour une culture de paix (CIFCP) est le fruit d’un long processus de réflexion. Son ambition est de faire émerger et de mettre en œuvre les conditions qui permettent de retrouver l’harmonie du genre entre le féminin et le masculin dans un contexte où la place des femmes reste largement sous l’emprise des diktats religieux, sociaux et patriarcaux. Les véritables enjeux sont ceux de la relecture des textes coraniques par des femmes et le recours à des arguments théologiques pour faire avancer la lutte pour les droits de la femme.

Cette rencontre mondiale s’est déclinée autour de cinq axes de travail: «Féminin: regards croisés», «Féminin: éthique et éducation», «Féminin: tradition et modernité», «Féminin: voilement et dévoilement» et «Féminin et culture de paix». Parmi la cinquantaine d’intervenants, on a noté la présence de grandes figures internationales de la lutte pour l’amélioration des conditions de la femme telles qu’Imane Hayef (1), Wassyla Tamzali (2) ou encore Hoda Mahmud Darwish (3). La tenue de cette conférence en terre musulmane représente un double symbole: la preuve que les valeurs universelles ne connaissent pas de frontières et que des réponses concrètes peuvent être trouvées à la problématique des droits des femmes dans les pays musulmans.

Une lecture réformiste du Coran

Au cœur du MFI, les femmes seraient des actrices proactives du changement dans des domaines variés tels que l’éducation, le développement socioéconomique, la gestion des conflits et les processus de démocratisation. Dans ce contexte, la culture de paix et le vivre ensemble deviennent le dénominateur commun de la lutte des femmes en termes de droits et d’émancipation. Plus spécifiquement, cette dynamique engage une réflexion sur le rôle de la femme dans les sociétés musulmanes et sur la promotion d’une lecture progressiste des textes sacrés. En effet, pour beaucoup, dont Asma Lamrabet (4) et Iqbal Gharbi (5), les réels enjeux sont ceux de la relecture des textes coraniques à partir d’une approche réformiste menée par des femmes qui récusent l’étiquette de «féministe islamiste». Asma Lamrabet «déconstruit les interprétations archaïques et les préjugés nés d’une lecture littéraliste du Coran» et démontre, arguments à l’appui, que l’interprétation traditionnelle n’est plus valable à notre époque. Cette figure de la pensée réformiste analyse le livre saint de l’islam d’une manière critique, approfondie et contextualisée. Ainsi les questions, notamment, du voile, de l’héritage, du mariage, du rôle des femmes dans les mosquées sont appréhendées à partir de l’approche «droits de l’homme». Dans le même sens, Iqbal Gharbi regrette que la spiritualité de l’islam et son humanisme aient été supplantés par une lecture littéraliste des textes sacrés et des débats stériles. À l’instar d’Asma Lamrabet, Iqbal Gharbi considère que dogme et modernité sont compatibles. Pour cette dernière, il s’agit d’entamer un processus de réflexion et d’interprétation qui prenne en compte les réalités des sociétés modernes. Parallèlement, cette islamologue tunisienne prône une «approche plus équitable en matière d’octroi de la pleine citoyenneté aux femmes». Enfin pour ces deux postures du réformisme, la violence qui émane des discours patriarcaux, rétrogrades et réactionnaires doit être déconstruite. Car, souvenons-nous que les valeurs universelles sont inséparables des aspirations féminines. Par ailleurs, l’histoire montre que le rôle des femmes notamment, dans les processus d’indépendance et de démocratisation, est crucial mais que, dans bien des cas, leur participation n’a pas été valorisée. Tant dans la sphère privée que dans la sphère publique, les droits des femmes commencent par la reconnaissance de leur dignité et de leur liberté. Ceci suppose une forte volonté politique prête à engager des réformes conséquentes, par exemple du système éducatif car, comme le rappelle l’Unesco, les deux tiers des adultes analphabètes (16%) dans le monde sont des femmes.

La problématique des droits des femmes est désormais vue sous le prisme du sacré. Une approche pertinente et prometteuse pour l’évolution des mentalités.

Nombreux sont ceux qui considèrent que le CIFCP est une énième rencontre sans suite concrète. Certes, à l’issue des débats, aucune mesure phare n’a été adoptée à l’exception d’une déclaration commune demandant à l’ONU d’instaurer une journée mondiale du vivre ensemble. Cela dit, ce Congrès a le mérite de réunir toutes les femmes qui réfléchissent à la reconnaissance et à la valorisation de leur place à l’échelle du monde arabe et de la scène internationale. Il porte un message sans frontière où la problématique des droits des femmes est désormais vue sous le prisme du sacré. Une approche pertinente et prometteuse pour l’évolution des mentalités, l’émancipation des femmes et leurs droits les plus fondamentaux. En effet, de nombreux préjugés, croyances, pratiques, attitudes, obligations, restrictions, conflits et autres replis identitaires sont légitimés, expliqués et pérennisés par des éléments de type religieux.

Enfin, dans un monde où l’individualisme est croissant, la culture de paix apparaît comme une transformation de l’être qui passe de la culture du «je» à celle du «nous», ainsi la «société du vivre chacun pour soi» laisse place à la «société du mieux vivre ensemble». Un processus de transition dont le monde actuel ne pourrait se passer!

 


(1) Coordinatrice nationale des programmes Algérie pour l’ONU Femmes.

(2) Avocate, figure du féminisme en Algérie et co-initiatrice de l’Appel des femmes arabes pour la dignité et l’égalité lancé le 8 mars 2012.

(3) Doyenne de l’Institut d’études et de recherches asiatiques à l’Université Zaqaziq en Égypte.

(4) Présidente du Groupe international d’études et de réflexion sur femmes et islam (GIERFI).

(5) Directrice de la chaîne d’anthropologie religieuse à l’Université Zitouna à Tunis et présidente de la Ligue tunisienne de défense des libertés académiques.