Espace de libertés – Janvier 2018

Bi(t)ches, ô mes Bi(t)ches!


Culture

“De la biche à la “bitch”, il n’y a qu’un “t” amer aux effluves d’insultes”: voilà une accroche aguicheuse et… durement réaliste! Rencontre avec Bb Itch et Lil Itch du duo bruxellois les Bi(t)ches (piano/voix), pratiquantes d’un féminisme pro-sexe burlesque et provocateur.


C’est au café La Biche, à Saint- Gilles, que nous avons rendez-vous avec les Bi(t)ches. Cela ne s’invente pas. Après les avoir vues débarquer sur scène en Bécassine version poupée gonflable, yeux de biche démesurés et bouches en cul de poule, on était impatiente de les voir à la ville. Elles débarquent, tout en fourrure et en couleurs, et s’effeuillent – un peu moins que sur scène, il est vrai. Tout en elles respire la sensualité. Barbara Mavro Thalassitis alias Bb Lona, formée au chant lyrique, a été chorégraphe et danseuse pendant 15 ans et a “traîné ses guêtres” dans le monde du théâtre et de la musique classique avant de devenir la chanteuse, auteure et interprète du groupe Kinky Frogs. Céline Lory, elle, est à la fois juriste diplômée de l’ULB, pianiste de formation classique et modèle photo. Elle écrit depuis toujours et chante depuis peu (1). Les deux complices “bitchent” ensemble depuis un an et demi. Entre elles, le thème de la femme s’est imposé naturellement. Outre le fait d’aimer jouer de leur corps et de leur voix, elles avaient cette “obsession commune” née d’une révolte face au statut de la femme-objet. Leur fil rouge, vif comme leurs perruques: la salope.

Emblématique et hors cadre

Figure récurrente de la féminité, insulte suprême, courante et dramatiquement banalisée à l’adresse de celles qui ne rentrent pas dans le cadre du rôle passif et doucereux de la femme soumise, “la salope concentre tous les sujets touchy autour de la femme: liberté, sexualité, pensée, action”, affirme Bb Lona. “La salope, c’est la femme qui pose question”, poursuit Céline Lory.

Le féminisme pratiqué par les Bi(t)ches ne passe pas à la trappe la féminité et la sexualité. Beauté fatale de Mona Chollet pourrait être leur livre de chevet. “Pour nous, la féminité est un choix, pas une contrainte, une obligation. On ne vit pas nos attributs féminins comme un fardeau. On est très contentes d’être des femmes et on en joue”.

Sur scène, après avoir entonné leur tour de chant avec “Les Biches” de Jacques Brel, les Bi(t)ches interrogent de manière frontale l’égalité et la sexualité féminine en tant que droit avec des titres comme “Marie- Salope”, “La Femme éponge”, “A(u) poil”, “Une pute à prix d’or”, “Je veux jouir” et “I’ll be your bitch”. Poupées trop fardées ou veuves noires éplorées, elles ne sont ni jolies ni polies selon les conventions. Ça tombe bien, elles s’en “battent les ovaires”. Elles tournent l’insulte en revendication, rebattent les cartes et jouent tout à tour celle de la provocation par un langage “fleuri”, de la sensualité, de l’érotisme et de la nudité en sautant de la sphère domestique à la sphère professionnelle en passant par l’intime.

Sainte Simone veille

Au fil du spectacle, le pamphlet déclamé “Parce que je suis une femme” vire du noir au rose, parce que la femme dominée d’hier et d’aujourd’hui s’émancipe, à l’image de sainte Virginie Despentes et de sainte Lydia Lynch. Comme elles l’expliquent dans leur manifeste: “De Simone Veil qui s’est battue pour la législation sur l’avortement à Marie-Antoinette à qui l’on reprochait sa liberté de mœurs et que l’on considérait en son temps comme “la plus grande prostituée de France”, en passant par George Sand, l’écrivaine la plus insultée de son vivant pour sa libre pensée, la salope s’est avérée à nos yeux comme un symbole de résistance, n’en déplaise à ses détracteurs.”

En guise de rappel aux tonalités shakespeariennes, les Bi(t)ches s’interrogent: “To bitch or not to bitch”? Car après tout, les femmes ne devraient être que ce qu’elles décident d’être: biche ou bitch, aucun des deux ou tout à la fois, ce n’est rien d’autre qu’une question de choix.

 


(1En corps Y-bride, objet sonore et visuel en cours de collecte de fonds sur kisskissbankbank.