Espace de libertés – Janvier 2018

Cinq femmes accusent… le coup


Culture

C’est une tribune universelle à la citoyenneté. Un plaidoyer féminin aux identités multiples. Gare aux idées reçues, car ici le public entre dans l’intimité de ces femmes en colère dont la vie est liée à une seule: celle de l’auteure qui fait de “J’accuse” son bilan de carrière et d’humanité. Rencontre avec Annick Lefebvre.


Cinq femmes sur scène. Il y a celle qui “encaisse”, une vendeuse de lingerie du quartier européen qui en a marre d’être le sujet de jugements de ses clientes de la Commission. Celle qui “agresse”, femme indépendante à la tête d’une PME, xénophobe et raciste assumée. Celle qui “intègre”, jeune immigrée qui a tout appris de la culture belge et est à la recherche d’un “vrai mec”. Il y a celle qui “adule”, une groupie de Lara Fabian qui s’en prend directement à l’auteure durant son monologue. Et puis il y a celle qui “aime” et déclame une ode à l’amitié pour transmettre son message sociopolitique.

La mise en scène est sobre et modeste, offrant l’espace entier du lieu aux comédiennes. La musique (techno) qui rythme les intervalles s’est arrêtée. La première accusatrice se place à droite de la scène. Les quatre autres personnages se sont installés, en ligne, à l’arrière. Sarah Lefèvre alias “la fille qui encaisse” commence son monologue. Son accent liégeois détend l’atmosphère encore sous le joug de la musique d’introduction. On l’avouera, le public se moque gentiment. Puis, il commence à prendre ce personnage à l’allure naïve et aux talons rouges au sérieux. C’est que son discours fait écho et semble dénoncer ce que le public est en train de ressentir: de la suffisance face à la vendeuse de lingerie. Le public est repéré, dénudé! L’attention est captée!

À tour de rôle, ces cinq personnages aux vies distinctes, victimes du jugement des autres, et donc accusées, accusent à leur tour. Elles cognent fort et juste. Commençant au bord de l’implosion, elles décochent tout ce qu’elles ont. L’écriture est incisive. L’auteure s’assure de bousculer avec humour, ironie, autodérision et cynisme. De nature jusqu’au-boutiste, Annick Lefebvre dévoile des phrases interminables, mais dotées d’une telle finesse et justesse de mots que l’effort de concentration ne se fait pas ressentir. Par un “c’est pas vrai” à chaque début de monologue, ces cinq femmes cassent toute idée reçue et nous transmettent le message d’Annick Lefebvre: “Des combats peuvent être menés de manière individuelle. Être les maillons d’une grande chaîne fait que nous sommes, à notre mesure, importants socialement.”

Un devoir d’enquête

Dotée d’un profond intérêt pour l’humain, Annick Lefebvre nous confie que ces femmes sortent d’histoires et de rencontres qu’elle a vécues. Mais pour sortir d’elle-même et de ses sujets de prédilection, l’auteure mène de véritables enquêtes et s’immisce dans le quotidien des personnes pour les comprendre: “Lorsque j’étais en train d’écrire J’accuse, j’ai constaté qu’il y avait des femmes très attachées à des chanteuses “pop”. Je ne comprenais pas cet engouement extrême pour une chanteuse. Je me suis donc infiltrée dans leur monde. J’ai traqué des femmes pendant 10 ans dans l’adaptation de la pièce version québécoise. L’un de mes personnages me questionne sur ce qui est le plus pathétique: traquer des fans pendant 10 ans ou être fan de Lara Fabian?!” Cette volonté de comprendre par l’immersion et l’enquête pour transmettre un message fort s’applique à sa vie quotidienne et à son travail.

Une pièce “bilan”

Cinq ans. C’est le nombre d’années qu’a mis l’auteur pour écrire J’accuse: “Je n’écrivais pas de manière assidue, j’avais encore un boulot alimentaire (vendeuse de bas nylon). J’ai commencé à faire une enquête sur moi-même. J’ai écrit par accumulation d’expériences de vie. Cinq mini-enquêtes arrivées à terme et qui se raccordaient les unes aux autres. Cette pièce m’a appris à écrire. Elle m’a fait évoluer dans mon travail. Ce n’est pourtant que ma deuxième pièce portée sur scène, mais elle reste un condensé de ce que j’avais vécu comme jeune auteure.”

J’accuse, c’est le texte d’une femme venue à la scène par le hasard et le fruit de rencontres comme Wajdi Mouawad (1) ou encore le dramaturge québécois Olivier Choinière. Mais, c’est aussi les récits d’une vie, de rencontres qui nous forgent dans la société et nous renvoient à notre identité en tant qu’individus pour enfin prendre conscience de notre rôle sociopolitique en tant que citoyens et citoyennes.

 


(1) Homme de théâtre, metteur en scène, auteur, comédien, directeur artistique, plasticien et cinéaste libano-canadien.