Espace de libertés – Janvier 2018

Villes créatives: projet culturel ou marketing?


Dossier

Après les villes intelligentes, voici les villes dites créatives. Leur créneau: miser sur la culture pour se développer durablement. Mais dans quelle optique? Pour renforcer la créativité et l’accès à la culture des citoyens ou comme stratégie de développement de son image?


Une prison de Valparaiso, au Chili, transformée en centre culturel. Des quartiers réservés aux designers à Buenos Aires. Un festival de cultures street à Rennes. Le public incité à choisir les œuvres exposées au musée de Rouen. Valorisation du quartier chinois et de sa culture pour sortir de la ghettoïsation à Sydney. Autant d’exemples qui démontrent l’importance de la culture pour la vitalité urbaine. Des initiatives qui sont par ailleurs soutenues par le réseau des villes créatives (1), partenaire de l’Unesco. Le but: utiliser la créativité et la culture comme moteurs et facilitateurs du renouvellement urbain. Un réseau actuellement composé de 116 villes, dans 72 pays. En Belgique, seules Courtrai et Gand en font actuellement partie.

“La culture n’est pas une marchandise: elle porte des valeurs et des identités, elle donne des repères pour vivre ensemble dans un monde globalisé. Notre rôle est d’encourager, de questionner, de recueillir des données, pour comprendre et dynamiser les lières créatives, encourager la mobilité des artistes, stimuler un secteur en pleine mutation dans le nouvel environnement numérique”, soulignait récemment Audrey Azoulay, la directrice générale de l’Unesco, lors de la récente publication du rapport mondial 2018 sur les politiques culturelles. Tout en soulignant aussi que malgré l’importance de l’économie créative comme moteur de croissance et vecteur d’emplois, le financement du secteur culturel est au plus bas, avec seulement 0,22% de l’aide publique au développement consacrée à la culture en 2015, ce qui représente une diminution de 45 % par rapport à 2005! Pourtant, “la dimension culturelle et éducative ou la création artistique – dans les opérations de renouvellement urbain, comme dans les projets métropolitains – ainsi que la place laissée à des projets d’initiatives citoyennes ou associatives, sont des ingrédients de plus en plus importants pour l’attractivité des territoires et pour l’appropriation des projets par les habitants. Ils peuvent contribuer à faire évoluer la conception spatiale et à donner plus de sens aux projets, particulièrement en cette période de crise” (2).

Rendre la ville attractive

La gestion de l’image de la ville fait partie des missions émanant des pouvoirs publics. Selon le sociologue et directeur de recherches CNRS Jean Viard, la ville est un totem identitaire. “On pense la ville par son identité, par la mise en scène de sa propre histoire, de sa mémoire, de son territoire. C’est sur la force des totems que se joue la concurrence entre les villes. C’est ça qui fait la ville, car, contrairement aux villages, les villes sont en concurrence.” (3) L’attractivité urbaine a un impact direct sur l’économie, grâce à la manne touristique qu’elle draine, avec des retombées sur les industries de loisirs et l’horeca. Par ricochet, les villes avant-gardistes, originales, pensées pour le bien-être de ses habitants (par exemple San Francisco), attirent des classes sociales plus éduquées et au capital socioculturel élevé. Or, ce sont aussi ces personnes-là qui contribuent économiquement et souvent créativement à la dynamique urbaine. Une logique circulaire qui s’auto-alimente, comme le souligne Richard Florida, géographe de l’Université Columbia. “La culture et des classes de citoyens dites créatives comme les développeurs open source ou les musiciens et autres artistes, de même qu’une communauté LGBT sont des catalyseurs d’innovation dans une ville”. Celle-ci profitant ensuite au tissu industriel classique avec des répercussions positives sur l’ensemble de l’économie. On retrouve dans ce concept de ville créative une forme d’utopie de cité idéale, avec des critères spécifiques et prédéfinis. Selon Richard Florida, “on peut ainsi repérer une ville à fort potentiel créatif en mesurant, par exemple, le nombre de brevets par habitant ou de concerts de quartier… Ces indices permettent d’établir un classement des villes “branchées”, et les municipalités n’auraient plus qu’à élaborer des stratégies en conséquence pour gagner des places” (4).

Créative, pour certains…

Les détracteurs du géographe américain mettent cependant en doute la corrélation claire entre la présence d’une certaine catégorie sociale et l’impact réel sur une ville. Le sociologue Alain Bourdin, qui se méfie autant des notions floues que des a priori tranchés sur les supposées attentes des habitants, s’interroge d’ailleurs sur l’existence même de cette classe dite créative. Selon lui, la méthode utilisée pour identifier ce groupe est biaisée et non-fondée scientifiquement. “Pour les décideurs urbains, l’enjeu est bien de faire converger aspirations des habitants et dynamiques de développement. D’où l’intérêt évident d’une classe créative qui serait à la fois présente localement et vecteur d’insertion dans la mondialisation économique et culturelle. Il est indéniable que la ville marketing, décrite avec réalisme [par certains] ou fustigée [par d’autres] au nom d’une certaine idée des valeurs d’aménité urbaine, est désormais notre réalité. Mais qu’en résultera-t-il pour les équilibres territoriaux et les liens sociaux?” (5)

La principale critique formulée à l’encontre de ce classement des villes créatives repose donc sur le fait que celles-ci sont axées sur une classe spécifique de la population, plutôt privilégiée, et que cela risque de ne pas favoriser la participation de l’ensemble des citoyens. L’écueil de la ghettoïsation culturelle est présent. Car même si l’on peut se réjouir qu’une ville soit riche en musées, en lieux de divertissements trendy et attractifs, que cela draine des “cerveaux” et “personnalités créatives”, le risque est grand que les plus démunis demeurent dans une position marginalisée et peu intégrée au sein de cette “ville idéale”.

Le sociologue français Alain Bourdin souligne aussi les limites de ce nouveau modèle urbain basé sur l’innovation et les transformations culturelles, avec le risque de retombées sur la stratification sociale: “Ce n’est pas en transformant la ville en un lieu propice à la créativité par la combinaison de ressources, de talents et de technologies, par l’entremise d’artistes, d’intellectuels et de prestataires de services aux grandes firmes, qu’une ville se développera sur le long terme. Le problème de la théorie de la classe créative, c’est qu’elle semble sauter certaines étapes dans son édification, passant de l’énoncé des problèmes urbains constatés à l’énoncé de réflexions sur les solutions à apporter à ces problèmes. Le questionnement sur ce qui doit être créé et sur ce qui sera créé pour régler les problèmes soulevés est totalement évité”. Une ville qui ne se préoccuperait pas de ses exclus n’atteindra jamais l’idéal que suggère l’utopie des villes créatives. Sans oublier le danger que celles-ci deviennent des vitrines marketing d’une culture formatée dans cette optique bien précise avec, de surcroît, un développement économique à deux vitesses.

 


(1) Réseau des villes créatives sur https://fr.unesco.org
(2) Dossier “Villes créatives?”, dans Urbanisme, n° 373, juillet- août 2010, p. 23.
(3) “Fabriquer la ville: nouvelles attentes, nouvelles cultures”, dans Traits urbains supplément n°14, avril 2007, p. 2.
(4) “Un kaléidoscope social, la classe créative, un leurre?”, dans Sciences humaines, n° 258, avril 2014, p. 21.
(5) Alain Bourdin, “La classe créative existe-t-elle?”, dans Urbanisme, n° 344, sept.-oct. 2005.