Espace de libertés – Janvier 2018

Culture

Originaire de Zakho, dans le nord de l’Irak, Sahim Omar Kalifa réside en Flandre depuis l’âge de 20 ans. Dans son premier long métrage, “Zagros”, le réalisateur belgo-kurde dénonce le manque de liberté individuelle dans sa communauté kurde d’origine. Mais il souligne aussi l’émancipation et le courage des femmes qui bousculent la culture locale.


Espace de Libertés:Le thème abordé dans votre film, celui de l’honneur des femmes, est récurrent dans le cinéma oriental. Pourquoi l’avoir choisi?

Sahim Omar Kalifa: Ce que je raconte dans ce film, je l’ai moi-même observé. Dans ma région d’origine, les droits individuels sont inexistants. On n’a pas d’autonomie, car nous devons faire attention à une série d’éléments tels que les traditions culturelles, familiales, la religion, entre autres. Mais je voulais aussi montrer une face moins connue, avec l’émancipation des femmes kurdes combattantes. En 1991, elles sont arrivées dans notre village très conservateur et c’était un peu magique de les observer, alors que je n’avais jamais vu que des femmes s’occupant des enfants ou coincées dans les tâches ménagères. Le contraste d’avec ces combattantes était énorme!

Elles ont également joué un rôle important dans la lutte contre Daesh?

Oui, elles ont permis de grands changements. En Syrie, elles ont lutté contre l’État islamique. Ce fut une forme d’empowerment pour tout le monde. On les voyait dans les journaux, à la télévision, et cela leur a donné un statut. Mais à cause des traditions séculaires, ce n’est pas bien accepté. C’est même perçu comme une trahison par certains, ce que je montre dans le film. Heureusement, beaucoup de gens ont également compris que ces femmes ne constituent pas une menace pour la communauté, au contraire, elles ont défendu le pays.

Le choix du casting de l’actrice principale n’est pas anodin; il s’agit d’une femme elle-même très engagée pour la cause féminine.

En effet. Le casting n’a pas été facile, notamment parce que depuis trois ans, cela devient plus tendu en Turquie. Nous avions d’abord choisi une actrice turque, qui avait accepté le rôle, avant de se désister. Elle est relativement célèbre à la télévision turque et elle a eu peur de devoir faire face à des problèmes en jouant le rôle d’une femme kurde! Nous avons donc cherché une actrice vivant en Europe et nous avons trouvé Halima Ilter, qui est kurde et vit en Allemagne depuis son enfance. Elle est fort engagée pour la défense des droits des minorités et de la liberté des femmes.

Pensez-vous que l’Occident n’est plus soumis au pouvoir patriarcal?

Je pense que l’histoire de cette famille kurde peut avoir un écho universel et que même les Européens et Américains peuvent s’y reconnaître. Partout, les hommes continuent à exercer leur pouvoir pour dominer les femmes… Même à Hollywood! Une différence peut-être: même si les femmes sont abusées, notamment sexuellement, un peu partout dans le monde, dans les pays musulmans, elles ne peuvent pas en parler à leur famille, car elles risquent une double victimisation, à cause de cet honneur qui domine tout. Le parallèle que je peux cependant oser avec l’affaire Weinstein, c’est que les actrices se sont également tues pour préserver leur réputation et leur job…

Dans votre film, les femmes sont les premières victimes de ce système patriarcal, mais les hommes en sont également prisonniers?

En effet, la véritable liberté individuelle n’existe pas. Chacun est victime du poids des traditions. Vous existez pour le groupe et il faut respecter une série de règles. Mais les hommes ont davantage de pouvoir que les femmes, ce pourquoi ils craignent le changement. Dans le film, même le patriarche n’agit pas librement. Il sait que son comportement n’est pas le bon, mais il agit ainsi pour préserver sa position, même si cela ne le rend pas heureux. Mais bon, j’ai l’espoir que tout cela change petit à petit. On note déjà une évolution. Les femmes bousculent les traditions et ce mouvement est en train de changer pas mal de choses.

Fin septembre dernier, il y a eu un référendum de la part des Kurdes d’Irak, très vite étouffé. Qu’en pensez-vous?

C’est triste. Si nous avions au moins autant de droits que les Catalans ou les Flamands, nous ne demanderions pas l’indépendance. Mais lorsque l’on voit la situation en Turquie, avec 25 millions de Kurdes qui n’ont aucun droits, on peut comprendre ce besoin d’indépendance. Mais le référendum s’est produit sans aucun dialogue avec le gouvernement irakien. Je pense qu’il s’agissait davantage d’un sondage et qu’ils voulaient aussi voir quelle serait la réaction au niveau international. Les Américains ont été les meilleurs amis des Kurdes durant la guerre, mais après le référendum, ils ont complètement changé d’attitude. La situation est extrêmement complexe, notamment à cause des réserves d’hydrocarbures. Tout le monde souhaite garder la mainmise sur la région.