Espace de libertés – Janvier 2018

La raison économique comme culture totale


Dossier

Parent pauvre des budgets, la culture forme avec la politique et l’économie un triangle “anamoureux”. Mais pourquoi la culture n’est-elle jamais prioritaire dans les programmes politiques?


Pourquoi les hommes et femmes politiques ne mettent-ils jamais la culture en priorité dans leur programme? D’abord, si on leur pose la question, il y a fort à parier qu’ils n’approuveraient pas ce qu’elle présuppose. Ils protesteraient et énuméreraient une liste d’arguments et d’exemples pour tenter de nous convaincre du contraire. On en pense ce que l’on veut, on ne peut pas leur ôter la conviction de “soutenir la culture” et il est probablement malaisé de les accuser d’insincérité. Peut-être faudrait-il être plus précis et demander pourquoi les budgets alloués afin d’opérationnaliser les “politiques culturelles publiques” ne sont pas plus conséquents, au même niveau, au moins, que ceux accordés à l’enseignement ou aux forces de l’ordre? Parce que les textes qui définissent théoriquement les politiques culturelles sont liés à une histoire et disent des choses plus précises que simplement “défendre la culture”. “Défendre la culture”, cela peut aussi se référer aux intérêts professionnels de certains, artistes et autres, et se trouver déforcé, entaché par un soupçon de visée égoïste!

Homo culturalis vs homo œconomicus

Mais le problème est plus conséquent, d’autant que sa nature est diffuse et englobante, on baigne dedans. Les politiques auraient tout à fait le droit de prétendre que la culture est, au contraire, au centre de leur démarche. Que leurs programmes électoraux ne sont que des programmes culturels, et rien d’autre. Prôner la flexibilité du travailleur, rendre le marché du travail de plus en plus anxiogène, c’est culturel. Rendre plus difficile le droit à la pension, c’est culturel. Limiter les droits des chômeurs, les contrôler, les exclure, c’est culturel. Criminaliser les migrants, c’est culturel. Ne pas prendre les mesures nécessaires pour enrayer la crise climatique, c’est culturel. Ne pas investir dans les transports publics, c’est culturel. La politique économique, dans son ensemble, tient lieu de programme culturel. C’est tellement vrai que ce qui découle de cet état de fait, qui prend de plus en plus d’ampleur depuis les années 1970, rentre progressivement en conflit avec toute autre manière de penser une politique culturelle. Oui, oui, il reste quelque chose de la mise en place d’une politique culturelle publique, mais qui continue sur sa lancée, se développe par la force d’inertie, avec quelques sursauts. Et rencontre de plus en plus, encastrée qu’elle est dans le programme culturel de “l’homme économique”, des contradictions limitatives.

La politique économique, dans son ensemble, tient lieu de programme culturel.

Songeons par exemple à la réalité économique des institutions et opérateurs culturels qui implique que les moyens dévolus aux ressources humaines, aux charges sociales augmentent sans cesse. Conséquences: la part de budget investi dans la création artistique, dans la production réelle de biens culturels, devient de plus en plus dérisoire. Et cela est avancé comme la preuve que le nancement par subsides atteint ses limites, qu’il faut explorer “d’autres moyens de financer” la culture et le social. Mais on évite de se pencher sur d’autres manières de penser et de calculer le montant des subsides à allouer aux actions artistiques et culturelles publiques. Et face à ce constat, la diminution des recettes propres, présentée comme une sanction du public à l’égard d’une offre, du coup délégitimée, est évidemment présentée comme une circonstance aggravante. Cela ne fait que pousser à développer le nancement des programmes culturels par le privé, des fondations, des groupes commerciaux. Mais ça va plus loin.

© Philippe Joisson

L’entreprise comme “modèle”

Le Monde publiait dans son édition des 11, 12 et 13 novembre, un article de Clarisse Fabre basé sur les fuites d’un chantier de restructuration de la politique culturelle française et l’évolution du rôle du ministère de la Culture. Ces premières pistes exploratoires vont au-delà des considérations habituelles sur le déséquilibre entre rentrées et sorties. Voici un échantillon: “Le chapitre sur “la maîtrise des charges de structure et de la masse salariale”, lui, est parfaitement limpide. Pour réduire les dépenses, il faut “négocier les conventions collectives et les accords salariaux” des opérateurs et des scènes labellisées. En contrepartie, un peu comme dans l’entreprise, des accords seraient signés et les directeurs publics pourraient être “intéressés” aux économies réalisées.” Le “comme dans l’entreprise” est savoureux. La liste des mesures envisagées conduit à s’interroger, somme toute, sur la nécessité de maintenir un ministère de la Culture et sous quelle forme? Question ultime: quel serait le rôle du ministère de la Culture dans un paysage ainsi revisité? Faut-il laisser son périmètre intact ou recentrer l’administration centrale sur des fonctions de pilotage et d’évaluation? Le scénario le plus “poussé” – et sans doute le plus irréaliste – aboutirait à la suppression de mille emplois équivalent temps plein au sein du ministère – sur un total de 29.000 – du fait, notamment, de l’externalisation des fonctions d’accueil et de surveillance.

Comment en arrive-t-on là? Même s’il s’agit d’hypothèses “poussées” et “irréalistes”, elles révèlent une manière de penser non équivoque. Il est trop facile de dire que c’est parce que l’offre culturelle publique ne fonctionne pas et finit par coûter trop cher. C’est bien plutôt parce que cette manière de penser le rôle culturel d’une société entre en conflit avec d’autres plans culturels, antinomiques, de plus en plus déphasés.

Travailler pour produire

C’est une histoire qui peut évidemment être explorée selon des angles d’approche diversifiés. Mais s’intéresser à la notion du travail et à la façon dont le marché de l’emploi est arrivé à devenir central dans la manière de penser le vivre ensemble, le lien social, la raison d’être tout simplement, apporte un éclairage intéressant. Relire à cet effet le livre de Dominique Méda, Le Travail. Une valeur en voie de disparition? (1), même s’il date de 1995, reste précieux. Rappelant que la production de richesses se justifiait au début par la possibilité qu’elle offrait de mieux profiter des biens ainsi mis en circulation, jusqu’à ce que, les choses s’emballant, “produire” devienne le seul objectif, sans autre fin sociale. Et que le principe de répartition se trouve de plus en plus éjecté et réduit à peau de chagrin. La conclusion pose le cadre du modèle culturel dominant actuellement: “Aussi aboutit-on fatalement à une dichotomie qui nous est familière: l’économie se consacre à l’augmentation de la production, à l’accroissement de la part du gâteau, et le social se charge de la répartition.” (2) Et tout cela s’appuie sur des convictions culturelles très fortes, très ancrées chez le personnel politique aux affaires, de droite comme de gauche; ce genre de philosophie très virile suggère que l’économie “n’a pas à se préoccuper de la répartition et du caractère plus ou moins juste de celle- ci, parce qu’elle édicte elle-même les lois de la répartition naturelle, c’est-à- dire de la répartition juste. Elle récompense chaque individu selon sa contribution à la production” (3). Cela explique aujourd’hui la manière allègre dont ne cessent d’être attaqués et amoindris les principes de la répartition et ostracisés ceux et celles qui en profitent ou pourraient en bénéficier. Cela explique que le “social” est regardé comme favorisant les fainéants, les inutiles, les nuisibles. Pour appliquer de telles logiques avec rigueur et ef cacité – donc en créant de la pauvreté et une augmentation des inégalités –, il faut bien être porté par une croyance, une foi, une culture. C’est bien le cas.

À qui profite la culture?

Hormis les artistes, qui permettent de bons retours sur investissements, les grands événements qui font vivre le tourisme et la restauration, l’art et les pratiques culturelles démocratiques ne contribuent pas à enrichir les “propriétaires” des outils de production, ni les actionnaires des grands groupes nanciers internationaux. Une politique culturelle publique chercherait plutôt à rendre effective une répartition des biens culturels, un accès égalitaire au capital culturel. Mais à quoi bon cette répartition? À qui profiterait-elle? Quel serait son impact sur l’augmentation de production? Si vous ajoutez à cela un environnement saturé d’offres et d’accès faciles à des produits culturels, qui semblent satisfaire un grand nombre de citoyen.ne.s – les industries culturelles prenant le pas sur les institutions culturelles et se trouvant montrées en exemple de modèle de gestion – pourquoi les programmes politiques électoraux changeraient-ils le modèle culturel qu’ils promeuvent? Il en va ainsi parce que tout le système reste obnubilé par un marché de l’emploi lié à l’obsession de la croissance. Et que penser autrement, en mettant au premier plan la répartition et une politique culturelle comme fabrique d’autres communs que ceux de l’actionnariat ne se trouve nulle part dans les agendas politiques. La raison économique comme programme culturel sature l’imaginaire politique et exclut toute autre perspective. Mais rien n’est éternel.

 


(1) Dominique Méda, Le Travail. Une valeur en voie de disparition?, Paris, Flammarion, coll. “Alto Aubier”, 1995, 400 pages.
(2) Ibid., p. 220.
(3) Ibid., p. 222.