Espace de libertés – Janvier 2018

Libres ensemble

Dans “Printemps précaires des peuples”, Maria Kakogianni s’interroge sur les soulèvements et protestations d’ampleur qui ont secoué le monde. Cette philosophe, avide de “rapsodies politiques contemporaines” souligne aussi leur fragilité et la crainte d’une panne d’avenir. Sa suggestion: “queeriser” la lutte des classes!


Vous évoquez une panne d’avenir, le sentiment de vivre dans une “histoire froide” où il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Dans quels termes saisissez-vous l’éclosion des printemps précaires (printemps arabes, Occupy, mouvement des Indignés en Espagne, printemps d’Athènes, long mars français 2016…) qui secouent le règne du TINA (There is no alternative) soutenu par le néolibéralisme?

Maria Kakogianni: Plus qu’une “fin de l’histoire” comme ce qui était annoncé, l’idée était de jouer un petit peu avec la sensation d’une “histoire froide” qui renvoie à une glaciation des possibles, ces interminables années d’hiver dans lesquelles nous sommes plongés depuis… on va dire la chute du bloc communiste et le tournant néolibéral, dans les années 1980. C’est au sein de cet hiver que les “nouveaux printemps” des peuples peuvent être interrogés. Le qualificatif “précaire” est un signe d’enquête et d’inquiétude. Rien ne permet pour l’instant de dire que nous sommes sortis de l’hiver. Le livre ne donne pas un bilan enthousiaste dans lequel le ciel annoncerait une nouvelle ère. Mais ce n’est pas non plus un bilan mélancolique qui sous-tendrait que rien ne s’est passé ou que le tournant a été raté. L’utilisation de “Précaires” marque la difficulté des durées. Avec une interrogation: comment prendre en charge ce qui est arrivé? Comment mener une lutte pour la perception de ce qui fait “trace”? Plus qu’une interrogation sur un nouveau départ, il me semble que le problème radical aujourd’hui, et peut-être la (imp-)possibilité d’un nouvel espoir, c’est: “comment continuer?”. C’est-à- dire qu’il s’agit moins d’un problème de nouveauté que de la création d’un espace de protection pour cette nouveauté. Moins d’une éclosion des possibles que de son inscription dans les corps et les langages.

Parfois, un changement de luminosité fait croire à un arbre que le printemps est arrivé. Du coup, il se précipite et ses fleurs éclosent, alors que c’est juste une histoire d’éclairage public sur une route citadine. Les services de la mairie ont changé l’ampoule, mais en fait c’est toujours l’hiver, et l’arbre se plante. Quelque part, la “théorie critique” a souvent voulu jouer le rôle d’éclaireur des consciences. Lorsqu’un événement politique arrive, elle vient nous expliquer pourquoi cela n’a pas marché, ce qu’il faudrait faire la prochaine fois, etc. L’impulsion première dans ce livre, c’était de construire une solidarité avec ces fleurs, ces “traces” de printemps. Peu importe si l’arbre se plante ou pas, si le printemps arrive vraiment ou non. On ne peut pas savoir. Puisque les eurs sont là, autant essayer d’en prendre soin. Essayer de construire quelque chose.

Puisque les fleurs sont là, autant essayer d’en prendre soin.

There is no alternativeLa lutte des classes est toujours là, même si son positionnement évolue. © Joël Saget/AFP

À l’ancien sujet des luttes, le prolétariat vu comme agent historique, a succédé un sujet ottant que vous nommez le précariat. Comment le corrélez-vous au désir d’un au-delà du travail?

Quelque part, c’est la notion même d’agent historique qui est remise en cause. Le vieux débat se jouait dans la différence entre la “classe ouvrière” comme catégorie sociale et le “prolétariat” comme sujet politique qui devrait s’organiser (autour d’un parti notamment), afin de bien jouer son rôle prévu dans le scénario. C’est dans ce sens que la “science révolutionnaire” avait besoin de son théâtre: la pièce semblait écrite, il fallait juste que les acteurs jouent bien leur rôle pour que la tragédie ne se répète pas en farce. Or, la classe ouvrière comme le prolétariat étaient tous les deux adossés au “monde du travail” ou à la capacité du travail à faire monde. C’était fondamentalement une conception du sujet politique en tant que sujet de production. Il me semble qu’aujourd’hui nous n’avons ni scénario, ni distribution des rôles, le metteur en scène est au chômage, et le travail semble de moins en moins doté d’une capacité à faire monde. Ce que j’ai essayé de suggérer avec l’hypothèse du “précariat”, c’est la possibilité de penser le sujet politique dans la jonction entre producteurs, utilisateurs, et consommateurs. Comment, par exemple, des grèves de production peuvent-elles se joindre à des luttes de circulation ou à des luttes qui tentent d’éliminer les grossistes et les intermédiaires? Comment les luttes du salariat peuvent-elles se brancher sur des luttes des usagers qui font du “pouvoir d’achat” un véritable moyen de pression sur le capital? Le précariat ne concerne donc pas seulement les travailleurs précaires. Après la nomination de Trump et son décret anti-immigration, la grève des taxis (une grève des travailleurs lancée par un syndicat) s’est par exemple accompagnée d’une lutte des utilisateurs, avec le hashtag #DeleteUber. C’est ce type d’hybridation et de tissage qui m’intéresse. Beaucoup plus qu’une énième analyse sur le rôle des syndicats (gauche classique déprimée) ou sur l’émergence du travail immatériel fixant des nouvelles conditions objectives (gauche postmoderne fatiguée). Quelque part, le précariat n’est pas une réponse, c’est le nom d’un problème. Comment chercher des traces des subjectivations politiques qui se tissent “entre”?

Le précariat ne concerne donc pas seulement les travailleurs précaires.

Au terme de la séquence insurrectionnelle, la bancocratie n’a cessé de se renforcer. À vouloir fétichiser le mouvement sans l’inscrire dans la durée, ne court-on pas le risque d’une impuissance qui laisse les coudées franches au capitalisme?

La question me semble être: comment élever l’impuissance à l’impossible? Le risque me semble donc plutôt du côté de l’impossible. Qui dit risque, dit pari. Comment, par quel type d’agencements, prendre le risque de l’impossible? There is no alternative, cela veut dire que les alternatives sont impossibles. Va-t-on continuer à gratter les plaies de notre impuissance? Dans l’amour, comme dans la politique, parfois un impossible prend corps.

Pour sortir de la double impasse des luttes actuelles adeptes de l’horizontalisme sans leader et du schéma marxiste d’un verticalisme, vous avancez l’idée d’une diagonale. Quelle serait sa forme, son opérativité?

Deleuze disait qu’il y a toujours la violence d’un signe qui nous force à penser, qui nous ôte la paix. Je pourrais peut-être rajouter que cette violence, c’est celle d’une double impasse. Lorsqu’on est devant une impasse et qu’il y a un autre chemin à prendre, eh bien, il n’y a pas à réfléchir… En revanche, lorsqu’on se trouve devant deux possibilités dont aucune ne semble praticable, c’est très embêtant. Aujourd’hui, la “lutte des classes” est un signe qui m’ôte la paix. Je ne peux pas rêver d’une restauration des vieux schémas hiérarchisants, d’une organisation verticale. Mais en même temps l’horizontalisme absolu sans queue ni tête, où l’on tourne en rond dans une assemblée sans décider de rien, en amoureux de nous-mêmes et de notre “horizontalité”, où la haine de la représentation devient un refus de toute inscription symbolique… eh bien ça ne me fait pas rêver non plus. J’ai utilisé l’expression “queeriser la lutte des classes” (du mot queer désignant ce qui est “oblique, tordu, incliné”). Pourquoi le choix d’un verbe plutôt qu’une autre classe de mots? En tout cas, ce n’était pas juste un nouveau mot pour faire joli. C’était plutôt pour marquer un écart entre des articulations globales et réconfortantes et cette enquête et inquiétude dont je parlais tout à l’heure. En écrivant ce livre, je ne voulais surtout pas produire une théorisation sur “le” diagonal, il s’agissait seulement de chercher des traces effectives et matérielles où des émergences collectives refusaient le choix forcé. En localisant là une torsion effective des possibles. C’étaient les eurs que j’ai cru voir au sein de ces nouveaux printemps précaires. Je ne pourrais pas donner la règle, seulement des exemples. Comme ce graffiti sur un mur: “Le monde change de peau.”