Espace de libertés – Juin 2017

Laïcité chez Macron: variations sur le même thème


International
Intransigeance quant au respect des valeurs de la République mais acceptation du port du foulard à l’université, neutralité de l’État mais nécessaire organisation de l’islam en France: les positions du nouveau chef de l’État français quant à la laïcité seraient-elle fluctuantes?

Le nouveau président de la République française cirerait-il les babouches des islamistes qui piétinent allègrement la laïcité? Pour Marine Le Pen, qui a engrangé face à lui le record de onze millions de votes au second tour de l’élection, cela ne fait aucun doute: Emmanuel Macron fait preuve de « complaisance » envers les salafistes. Pire, il se jetterait « à plat ventre » devant les dirigeants de l’UOIF (1), considéré comme le mouvement porte-voix des Frères musulmans. C’est en tout cas ce que lui a lancé au visage la cheftaine du Front national lors d’un face-à-face télévisé qu’elle a transformé en torrent d’injures et d’invectives qui ont achevé de la décrédibiliser en révélant le traditionnel – et inchangé – visage de l’extrême droite. Un « mensonge éhonté« , a aussitôt répliqué l’UOIF, tout en réitérant son appel à voter pour le candidat centriste afin de  »faire barrage à la menace incarnée par les idées » du FN. Qu’importe que Macron n’ai jamais rencontré un membre de cette sulfureuse mouvance. Qu’importe que le vice-président du FN, Louis Alliot, à la ville compagnon de Le Pen ait, quant à lui invité à un colloque du parti, Camel Bechikc. Ce membre de la même UOIF, proche de la droite ultra-radicale, est aussi l’ancien porte-parole de la « Manif pour tous », le lobby anti-mariage gay, dont les vidéos sont régulièrement relayées sur le site de l’activiste antisémite Alain Soral. Afin d’appuyer ses accusations, Le Pen a également brandi le spectre de Mohamed Saou, présenté comme un « radical islamiste« . Ce professeur d’histoire-géographie fut délégué du mouvement En Marche! pour le département du Val-d’Oise. Son cas a suscité une vive polémique suite à l’extrapolation de certains propos. Mohamed Saou ayant déclaré qu’il « n’a jamais été et ne sera jamais Charlie« , après la publication d’une caricature sur les victimes d’un tremblement de terre en Italie. Le professeur, que Macron a gratifié en aparté de « type très bien« , a aussitôt été suspendu de ses fonctions dans l’attente de la convocation d’une commission d’éthique du parti.

Des agents de l’administration « formés » à la laïcité

La conception que se fait de la laïcité le nouvel hôte de l’Élysée est autrement plus complexe. En janvier 2016, Emmanuel Macron s’est montré scrupuleux quant au respect de la laïcité. « Si la liberté de conscience est totale, l’intransigeance quant au respect des lois de la République doit être absolue« , déclarait-il alors. Dans sa ligne de mire: « Le cœur du débat qui est posé, c’est l’islam« . Pas la religion en elle-même, nuançait-il, mais « certains comportements placés sous le signe du religieux, quand ils sont imposés à la personne qui les pratique. [Il y a en France] des choses qui ne sont pas négociables« . Voilà pour les principes. Mais force est de constater que leur traduction concrète dans le programme du futur chef de l’État s’est avérée plus floue. Celle-ci pose comme préalable « La liberté est la règle, l’interdiction, l’exception« . Précision immédiate: « Trop de Français confondent la laïcité et l’interdiction des manifestations religieuses. » Nous touchons là au cœur de la définition de la laïcité à la française. Les tenants du plus large exercice de la liberté de croyance et du culte soulignent l’obligatoire « neutralité » de l’État face à toutes les religions. Or, laïcité ne signifie pas neutralité, mais attachement aux valeurs de la République. En clair et aux termes de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, la République ne reconnaît aucun culte. Ils ne doivent pas interférer dans la sphère publique mais leur libre exercice est garanti. C’est sur cette ligne que se positionne Emmanuel Macron. Mais son programme entend instituer une « formation à la laïcité » qui serait « systématiquement proposée aux agents de l’administration » tandis que des « référents » seraient identifiés dans chaque établissement public. Quant à l’islam spécifiquement, Macron fait le constat qu’il est en France « mal représenté« . D’où sa proposition de créer une « Fédération nationale de l’islam de France« , qui serait un « regroupement d’associations cultuelles locales créées dans le cadre posé par la loi de 1905« . En somme, aider, organiser, mais fermer les mosquées dont le « fonctionnement ou les prêches méconnaissent » les lois de la République.

Haro sur la « laïcité revancharde dangereuse »

De précédentes déclarations d’Emmanuel Macron ont contribué à entretenir une certaine impression de flottement. Ainsi a-t-il estimé que réclamer « des menus dans les écoles sans aucun accommodement et (vouloir) que tous les enfants mangent du porc, (c’est) pratiquer une laïcité revancharde dangereuse« . Même chose pour ce qui est du port du foulard à l’université qui devrait être toléré par pragmatisme car « au titre d’une laïcité revancharde, on en vient à sortir des citoyens des lieux de la République et à les confiner à l’écart, sans enrayer la montée du fondamentalisme, ni conforter la laïcité« . Autre grand écart entre conviction intime et comportement public: « Dans sa conscience profonde, je pense qu’un catholique pratiquant peut considérer que les lois de la religion dépassent les lois de la République. Simplement, à chaque instant où il est dans le champ public, les lois de la République prévalent sur les lois religieuses. » Et puis lorsque le candidat Macron avait déclaré: « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France« , un tollé avait accueilli cette ode à peine voilée au multiculturalisme. Mais, quelques semaines plus tard, nouveau virage: « La France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle. » Un proche d’Emmanuel Macron nous assure qu’il se montrera « intransigeant quant à la laïcité« , d’une « fermeté absolue contre l’islamisme » et qu’il est « hors de question de toucher à la loi de 1905« . Reste qu’au regard de ses déclarations à géométrie véritable, il est bien difficile de se faire une religion quant à la conception exacte que le nouveau Président se fait de la laïcité.

 


(1) Union des organisations islamiques de France.