Espace de libertés – Juin 2017

“Les attentats de Charlie n’ont pas modifié ma vision du monde”


Arts

Un entretien avec Xavier Deutsch

Qui a agressé Anaïs, la sœur d’un auteur de textes jugés subversifs? Le fils d’une vieille bigote traditionnaliste ou des djihadistes yéménites? Petite papote avec Xavier Deutsch autour de son roman Quelque chose dans le ciel et des thèmes que cela nous inspire.`

Espace de Libertés: Dans votre livre, Joëlle, la mère d’Anaïs qui a été agressée, affirme: “L’existence est devenue désagréable: quel dommage! Ce monde lui semble totalement idiot, absurde, cela n’a aucun sens.” Est-ce que cela résume un peu le sentiment éprouvé dans l’après Charlie?

Xavier Deutsch: Je n’écris pas des romans pour exprimer mes états d’âme. Les attentats de Charlie n’ont pas modifié ma vision du monde. Quitte à scandaliser, je ne suis pas sûr que Daesh soit ce que nous connaissons de plus violent. Nous vivons dans une époque qui n’est pas apaisée. Le mode de vie qui est le nôtre est épuisant: il épuise les ressources de la planète, les terres agricoles et l’être humain. Les travailleurs sont en burn out, certains se suicident à cause du style managérial de leur patron, les chômeurs sont en dépression. À cela s’ajoute la violence armée au Moyen-Orient qui étend ses tentacules jusque chez nous. Je n’en sous-estime pas la gravité, mais Daesh crée en Belgique moins de victimes que le style de vie que le monde occidental s’impose. Pour autant, est-ce que je trouve que la vie est triste? Non! Car je pense que notre itinéraire, c’est nous qui le construisons.

Quelle est votre position face au blasphème?

C’est une forme d’expression, le blasphème a le droit d’exister. La liberté d’expression et ses limites sont garanties par nos lois, en dehors de cela, j’estime que l’on peut tout dire. Il n’y a pas de “mais”. Par contre, je ne suis pas un provocateur, car je craindrais toujours de blesser quelqu’un. Cela peut m’arriver d’être chagriné par une caricature ou de ne pas la trouver drôle, mais cela me regarde. Charlie Hebdo a le droit d’être dans la provocation iconoclaste, c’est son job.

Cette liberté d’expression n’est-elle pas davantage menacée actuellement?

Je pense que dans l’histoire, il y a une sorte de sinusoïde avec des époques plus frileuses ou libérales que d’autres, avec des formes d’expressions plus contestées à certains moments. Cela m’est égal: je continue d’écrire ce que je veux! Dans mon livre, il y a un passage sur les religieux extrémistes qui versent dans la psychopathie. J’écris que: “Les Juifs extrémistes sont paranoïaques (personne ne m’aime), les extrémistes musulmans sont caractériels (on n’aime personne), les extrémistes chrétiens sado-maso (j’aime qu’on ne m’aime pas).” Je me suis dit que cela allait peut-être m’attirer des reproches. Mais au nom de quoi m’empêcherais-je de l’écrire si c’est utile à mon roman? Je respecte la loi, pas l’air du temps!

Dans votre livre, un personnage affirme que les intégristes sont des fétichistes religieux restés au stade de la petite fille de 6 ans qui pique une crise parce qu’on a mal parlé à sa peluche. Les intégristes seraient restés figés mentalement à un stade de leur enfance?

Je ne suis pas psychiatre, mais c’est ce que je ressens. Ce n’est pas de Dieu dont il s’agit, mais de l’usage que l’on en fait. Ces gens vivent leur rapport avec un Dieu paternaliste, comme une excroissance patho­logique de la paternité. Les croyants radicaux investissent du sacré dans des éléments qui sont désignés comme tabous. Ils restent dans un état mental infantile et fétichiste par rapport à une religion. Ils ne se sont pas émancipés. Et cela me rend d’autant plus triste que je suis croyant et que je pense que l’Évangile est hautement émancipateur, que Jésus est venu sur terre pour nous libérer de ces aliénations à la con, pour faire de nous des êtres humains libres et heureux. La religion devrait être une spiritualité et pas une morale. Jésus ne dogmatise pas, il n’a pas édicté de règles, il n’a pas légiféré sur l’avortement ou l’euthanasie. Je n’ai pas besoin du pape pour savoir comment je dois vivre ma vie sexuelle. On n’en a rien à faire! Je n’ai pas envie que l’Église se prononce là-dessus, ce n’est pas son problème.