Espace de libertés – Juin 2017

L’ÉVRAS: le refus d’un label de qualité ouvre la porte aux dérives


Libres ensemble
Comment abordez-vous l’homosexualité? “Comme pour les hétéros ”; Et l’avortement? […] “Si on nous demande la vision catholique, on la donne ”; Et la masturbation? […] “dire que certains éjaculateurs précoces se sont beaucoup masturbés, ce n’est pas tout à fait faux…” (1) Ces propos tenus par la directrice du groupe Croissance, qui propose des animations ÉVRAS dans certaines écoles, sont interpellants. À quand un label qualitatif permettant d’éviter les allégations fallacieuses, voire dangereuses?

En Fédération Wallonie-Bruxelles, depuis 2012, l’Éducation à la Vie Relationnelle Affective et Sexuelle (ÉVRAS) fait partie des missions générales de l’enseignement. En 2013, un Protocole signé par les ministres compétents prévoyait, entre autres, d’aborder à l’école des sujets comme les grossesses non désirées et l’avortement. Mais sur le terrain, l’application du décret ne va pas de soi. En l’absence de définition légale de l’ÉVRAS et de labellisation des intervenants, toutes les dérives sont possibles. Près de cinq ans après le décret, il est toujours impossible de savoir quelles écoles et quels élèves bénéficient d’animations, quelles thématiques sont abordées et qui donne les formations.

Des attaques répétées (et concertées?) contre l’ÉVRAS

Un article publié dans Le Soir (2) du 25 février dernier sur le Groupe Croissance dont nous avons déjà parlé ici (3), ainsi que les attaques répétées contre le droit à l’IVG, a remis le débat de l’éducation sexuelle des jeunes au cœur de l’actualité. En Belgique, les opposants au libre choix ne limitent pas leur action à des manifestations dans la rue ou des prises de position dans les médias.  Ils agissent également de manière moins visible dans le milieu scolaire et académique, comme en a témoigné récemment l’affaire dite “Mercier”, du nom de ce professeur invité à l’UCL qui défendait des thèses anti-avortement devant ses étudiants de 1ère année (4). Mais quel est leur objectif? Influencer les jeunes et les futurs professionnels en diffusant de fausses informations, non seulement sur l’avortement mais également sur la contraception.

En Belgique ou ailleurs, les attaques répétées contre la planification des naissances sont également révélatrices. Tout récemment, le gouvernement fédéral a retoqué les propositions de loi déposées par Écolo-Groen et par le PS, visant à légaliser la distribution de la pilule du lendemain dans les Centres de planning, comme cela se fait en pratique depuis plus de 30 ans malgré l’interdiction légale formelle (5).

Le groupe Croissance, qui dispense des animations dans les écoles, soumet l’ÉVRAS aux valeurs de l’Évangile. © Peter Muller/CulturaCreative/AFP

Un dispositif légal incomplet

Si le Protocole concernant l’ÉVRAS balise quelque peu le contenu, il ne dit rien des opérateurs en charge des animations. C’est ainsi que le fameux Groupe Croissance, qui plaide ouvertement contre l’avortement (6), promeut l’abstinence, met en garde contre de supposés dangers de la masturbation et stigmatise l’homosexualité, peut en toute légalité distiller ses thèses dans les écoles. C’est notamment le cas à l’Institut Maris Stella (Laeken), qui a fait l’objet d’une “mission d’information” sommaire de la part de la ministre de l’Enseignement, et du lycée Maria Assumpta, qui affiche cette collaboration sur son site (7).

Interrogée à plusieurs reprises sur cette question, la ministre de l’Enseignement Marie-Martine Schyns (8) (cdH) se réfugie derrière l’argument de la liberté d’enseignement et la liberté des pouvoirs organisateurs (PO) en la matière. Impossible, selon elle, de savoir qui entre dans les écoles pour faire des animations ÉVRAS. Est-ce acceptable? La liberté pédagogique ne s’arrête-t-elle pas là où l’intérêt supérieur de l’élève est menacé? Or, de source vérifiée, nous savons que des élèves sont en souffrance suite aux animations prodiguées par ce type de groupuscule. Bouleversés dans leur sexualité, malmenés dans des orientations sexuelles qui s’ébauchent à l’adolescence, culpabilisés d’envisager une autre contraception que la simple abstinence. Est-ce acceptable que cela se produise dans des écoles subsidiées par nos pouvoirs publics en 2017?

À quand un label obligatoire?

Le meilleur garde-fou serait celui d’un agrément pour les opérateurs ÉVRAS. Voilà près d’un an que les ministres concernés nous le promettent. Or, le dossier bloque notamment sur le caractère contraignant ou non de ce label. Pourtant, il est indispensable de consolider l’ÉVRAS en complétant l’article 8, § 9 du décret « Mission » par une définition claire, ainsi que par la mise en place d’une labellisation contraignante des opérateurs. En l’absence d’un label contraignant, les élèves risquent encore et toujours d’être exposés, entre autres, à de la propagande anti-IVG et homophobe. Une voie royale pour celles et ceux qui mènent des animations farfelues dans les écoles et surtout dangereuses pour le bien-être et l’émancipation des élèves.

 


(1) Extraits de l’entretien d’Élodie Blogie avec Ch. Hayois, directrice du groupe Croissance, Le Soir, 25 février 2017.

(2) Ibidem

(3) Fabienne Bloc, “L’ÉVRAS ou l’éternelle pomme de discorde”, Espace de Libertés, novembre 2016, n°453, pp. 52-54.

(4) Cours par ailleurs enregistré et disponible sur: https://parismatch.be/actualites/societe/24280/avortement-meurtre-personne-innocente-professeur-ucl

(5) Arrêté n°78 du 10 novembre 1967.

(6) Cf. propos de Christine Hayois, directrice du Groupe Croissance, dans Le Soir du 25 février 2017.

(7) http://www.assumpta.be/Groupe-Croissance

(8) “Le recours à des opérateurs extérieurs pour la réalisation d’animations ÉVRAS ou toute autre animation relève de la responsabilité du chef d’établissement du PO. ”, CRIc N°33-Éduc. 6 (2016-2017), p. 8.