Espace de libertés – Juin 2017

Dossier
À Berne, huit cultes cohabitent au sein de la Maison des religions et du dialogue des cultures. Une initiative publique qui vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue interconvictionnel. Certains osent parler de ”miracle”…

Lors de son ouverture en février 2015, à Bümpliz (Berne), de nombreux observateurs ont souligné le message de tolérance envoyé par la Maison des religions et du dialogue des cultures, à rebrousse-poil de l’air du temps. Réunir sous un même toit une mosquée, une église, un temple bouddhiste et un hindou, de même qu’une salle de prières pour les alévis, n’est en effet pas monnaie courante. Le projet est d’autant plus audacieux qu’en ce début 2015 l’Europe est encore groggy, suite à l’attentat perpétré contre le journal Charlie Hebdo et la prise d’otages de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, en France. Alors que Pegida, le mouvement allemand anti-islam, rencontre déjà une certaine adhésion. Dans ce contexte, l’initiative suisse ne manquait donc pas de courage et d’ambition.

La Maison des religions n’est pas née d’une initiative religieuse, mais bien publique. La ville de Berne ayant engrangé la réflexion sur ce projet.

Une initiative publique

La Maison des religions n’est pas née d’une initiative religieuse, mais bien publique. La ville de Berne ayant engrangé la réflexion sur ce projet, suite à la publication d’une étude sur le développement de la capitale. L’expertise demandée par la ville de Berne sur le développement urbain de Bümplitz, un quartier sans âme caractérisé par une forte immigration, des loyers bon marché et un urbanisme chaotique, avait en effet conduit à formuler deux recommandations: créer des lieux de culte où les immigrés pourraient pratiquer leur religion dans de bonnes conditions et fournir un espace d’échange social. La ville proposa alors d’édifier un lieu d’intégration et de présence ouvert à l’ensemble de la société pour contrer la marginalisation des minorités culturelles et religieuses, issues de la migration. «”Un endroit plus favorable à la rencontre que les habituelles arrière-cours, anciennes usines ou garages en zone industrielle”, ajoutent les Jésuites de Suisse romande sur leur site.

Contourner l’écueil financier

Mais le projet, régulièrement qualifié d’utopique, ne s’est pas construit sans embûches. Le premier obstacle – et non le moindre – a consisté à trouver l’argent pour construire un édifice en adéquation avec l’ambition de la future Maison des religions. Finalement, des dons provenant de particuliers et de fondations, se sont ajoutés au soutien de la Ville du Canton de Berne et des Églises, pour atteindre à la fin 2012 les 11,3 millions de francs suisses. Outre l’espace interconvictionnel en soi, une partie du lieu comporte aussi une utilisation commerciale, avec des magasins, des bureaux et des appartements à louer. Le tout ayant finalement coûté quelque 75 millions de francs suisses. Un architecte et un ingénieur, séduits par le projet, ont par contre proposé de travailler gratuitement.

Une fois sorti de l’écueil financier, le chantier a pu démarrer relativement vite, puisque sa valeur culturelle et sociale n’a jamais été remise en cause et que celui-ci a rencontré l’adhésion du monde politique. Il a été approuvé par cinq parlements (celui de la ville de Berne, l’assemblée des paroisses catholiques et le conseil synodal protestant, le Grand Conseil et le Parlement de la Bourgeoisie de Berne), en dépit des protestations de la droite populiste (UDC et UDF) et d’une minorité prônant la laïcité absolue (Vert’libéraux).

© Philippe Joisson

Une cohésion organisée

Dans la Maison des religions, chaque communauté est responsable du financement et de l’aménagement de ses espaces. Elle doit payer l’édification de son lieu de prière et s’acquitter d’un loyer mensuel de 110 francs suisses par mètre carré, plus les frais. Un tiers de la surface de ce “laboratoire de la cohabitation religieuse” est destiné au dialogue. Les communautés disposent par ailleurs de leurs espaces sacrés, qui leurs procurent un cadre intime. Ceux-ci sont reliés via de grandes portes aux espaces communs (halle, restaurant et salles de séminaire. Au rez-de-chaussée, on trouve un temple hindou (800 m2), une mosquée (500 m2), une salle bouddhiste (150 m2). Au premier étage, une salle chrétienne (150 m2) et une salle alévie (150 m2). L’édifice pouvant contenir jusqu’à 2000 personnes.

La Suisse rassemble une vaste mosaïque de cultes: on dénombre quelque 50.000 hindouistes en Confédération où ils disposent de nombreux temples. Il s’agit d’une communauté particulièrement ouverte puisque, pour la première fois en Suisse, quatre femmes ont été consacrées prêtresses. Le pays compte aussi 155.000 orthodoxes, leurs rangs ayant fortement enflé avec l’immigration serbe, mais surtout éthiopienne et érythréenne, ces dernières années. Les musulmans constituent la troisième plus grande communauté religieuse, avec 5,1 % de la population, principalement des Kurdes. Sans oublier les alévis et les 25.000 bouddhistes provenant du Vietnam, de Thaïlande et du Sri Lanka, etc.

Ménager les susceptibilités

Inutile de préciser que cette coha­bi­tation entre personnes animées par de fortes convictions demande que chacun mette de l’eau dans son vin. La vie sur place n’étant pas toujours simple. La cohabitation des différents cultes a demandé pas mal d’ingéniosité aux architectes. Les entrepreneurs eux-mêmes ont dû s’informer sur la diversité religieuse et culturelle, avant de se lancer dans le projet. “Nous n’avions jamais bâti un temple ou une mosquée durant les 100 ans d’histoire de notre entreprise et encore moins une Maison des religions“, avouait à l’époque Andreas Campi, le représentant de la firme Halter AG. Les hindous doivent par exemple pouvoir mener une procession complète autour de leur temple lors de la grande cérémonie annuelle. Comme les alévis, ils ont pour tradition d’allumer un feu ouvert pour certaines cérémonies, ce qui pose des problèmes d’assurance. L’administration s’est montrée intraitable, pour des raisons de sécurité. Mais à force de médiations, un compromis a fini par être trouvé. Leur feu ressemble désormais davantage à une flamme qu’à un brasier.

Les musulmans souhaitaient pour leur part disposer d’un endroit permettant de prendre soin de leurs morts, élément que les hindous ne pouvaient tolérer: la présence d’un cadavre dans l’espace commun leur interdisait toute pratique religieuse. Musulmans et hindous se sont aussi opposés lors de la fin du ramadan et de la traditionnelle puja (offrande aux dieux). Les premiers ont en outre été scandalisés par le fait que les prêtres des seconds officiaient torse nu… Sans oublier les inévitables problèmes “de voisinage” dus aux bruits, aux odeurs de cuisine, etc., qui peuvent perturber les rites des uns et des autres.

Tolérance menacée

Outre ces petits accommodements nécessaires, la Maison des religions doit aussi faire face à l’intolérance, voire à une certaine volonté de nuire. Une fatwa ayant notamment été lancée contre Mustafa Memeti, l’imam de la mosquée sise à la Maison des religions. Un homme réputé pour ses idées libérales, persuadé qu’il est possible de devenir citoyen suisse tout en gardant sa foi et ses traditions. Ses contempteurs – des imams conservateurs –avaient décrété que la prière musulmane se déroulant à la Maison des religions n’était pas valide. Mustafa Memeti ayant même reçu des lettres de menaces, dans lesquelles il est traité de marionnette, de traître, de complice de l’assimilation.

Pour éteindre ces brasiers et permettre la cohabitation des différents cultes et des traditions, un programme de formation de médiateurs religieux en contexte interculturel a été mis en place. “La Maison des religions lui doit sa survie“, estime le patronage laïque Jules Vallès. “Il a fallu créer suffisamment de liens entre les groupes pour favoriser le dialogue, tout en gardant assez de distance pour protéger leur intimité.” On comprend mieux pourquoi les participants et observateurs de la Maison des religions parlent du “miracle de Berne” pour qualifier ce projet pas comme les autres. Tout un programme.