Espace de libertés – Novembre 2017

Les voix multiples des femmes noires


Culture

Du racisme, au féminisme, en passant par les stéréotypes, “Ouvrir la Voix” explore la diversité des vécus des afro-descendantes noires. Le documentaire de la réalisatrice Amandine Gay libère la parole et déconstruit les clichés.


Quand un homme blanc réalise un film sur des hommes blancs, il s’agit juste… d’un film. Quand une femme blanche réalise un film sur une bande de jeunes filles noires, il est qualifié tantôt de “novateur”, tantôt de “sociologique”. Et quand une femme noire présente un projet de film sur des femmes noires issues de l’histoire coloniale européenne, on lui colle d’office l’étiquette “communautaire”. Sans financement du Centre national du cinéma et de l’image animée, Amandine Gay en mode guerilla film maker a réalisé son film sur fonds propres. Mais elle s’est retrouvée à sec avant de pouvoir finir la postproduction. C’est donc grâce au crowdfunding que Ouvrir la voix a finalement pu être achevé.

Lors de sa première projection en Belgique en début d’année (1), avant la sortie officielle cet automne, Amandine Gay n’avait qu’un souhait: que son film, résultat de deux années de travail de “réappropriation de la narration des femmes noires” soit “répliqué au sein d’autres communautés, pour donner la possibilité à cette minorité de raconter son histoire”. Ses histoires, plutôt, car ce ne sont pas moins de 24 femmes vivant en France et en Belgique qui se livrent face caméra. Qu’elles soient ingénieures, blogueuses, militantes ou simples citoyennes, toutes ont répondu à un même questionnaire, véritable fil rouge du documentaire qui fait salle comble dans l’Hexagone à chacune de ses avant-premières.

De l’expérience personnelle…

Née en France en 1984, Amandine Gay a grandi dans une famille blanche dans la campagne lyonnaise. Diplômée en communication et en art dramatique, elle a étudié en Angleterre, vécu en Australie et finalement décidé de quitter la France pour s’installer au Québec où elle vit à Montréal. Femme aux multiples personnalités, elle jongle avec les casquettes d’afro-descendante, noire, née sous X, afro-féministe, pansexuelle, anticapitaliste, antiraciste, anti-hétéronormativité, agnostique, afro-punk, pro-choix et body positive.

En tant que comédienne, elle s’est vite fatiguée des rôles (droguée, prostituée, sans-papier) qu’on lui proposait en raison de la couleur de sa peau. Elle a décidé de laisser tomber les castings pour réaliser son premier film et promouvoir une autre vision des femmes noires, loin des clichés. “Les questions qui rythment le film, je me les suis moi-même posées”, raconte la réalisatrice. De “Quand me suis-je rendu compte que j’étais noire?” à “Pourquoi quitter la France?”, elles sont basées sur ma propre expérience et le film est pensé comme une grande conversation entre 24 femmes de France et de Belgique.” Recrutées via Facebook, elles étaient 45 à être retenues pour un pré-entretien. Pour Amandine Gay, la surprise fut de taille, jamais elle n’aurait pensé que son appel à témoins rencontrerait un tel succès.

… à l’universalité des vécus

En abordant des sujets variés et complexes, “en questionnant l’identité, l’intersectionnalité, l’orientation sexuelle, la religion, l’éducation, le communautarisme, le genre, la santé mentale, le racisme, l’égalité des chances, les stéréotypes, le militantisme et la violence systémique, le film rend compte de la diversité des femmes noires”, explique Amandine Gay. “Ouvrir la voix, c’est donc repenser l’universel à partir de nos vécus d’afro-descendantes noires.” Le documentaire donne aussi un nouvel écho au slogan féministe “Le privé est politique”. “Il ne s’agit pas simplement de faire passer un message, mais de participer à l’œuvre de décolonisation de nos imaginaires”, pour suit la réalisatrice.

Ouvrir les yeux et les oreilles

Ouvrir la voix se veut politique, mais aussi esthétique avec des plans serrés, une mise en scène inspirée de The Fog of War – qui tient tant au parti-pris… qu’au manque de moyens – et un chapitrage thématique à la The Wire qui vient ponctuer ces deux heures d’entretiens. Ainsi Ouvrir la voix allie-t-il le pouvoir des mots donné à ces femmes d’ascendance africaine, à celui de l’écoute d’une Amandine Gay, invisible à l’écran, mais qui pose les bonnes questions.

 


(1) Une projection one shot dans le cadre du séminaire de l’ERG à Bozar le 1er février 2017.