Espace de libertés – Décembre 2016

Édito

Où étiez-vous et que vous faisiez-vous le matin du 9 novembre 2016? Vous vous en souvenez? Moi oui.

Il était 6 h 30, j’étais dans la cuisine. La tête encore embuée de sommeil, je préparais mon muesli en attendant que le percolateur ait fini son petit boulot quotidien. J’allumai la radio. Elle crachotait quelque chose à propos des sondeurs qui, une fois de plus, avaient échoué à prédire le résultat d’un scrutin. Le présentateur non plus n’avait pas l’air dans son assiette. Je n’ai pas percuté tout de suite. De l’autre côté de l’Atlantique, un collègue insistait: journalistes, sondeurs, faiseurs d’opinions, doctes spécialistes, on s’était tous gourés. Les Américains avaient voté et le vainqueur n’était pas celui qu’on attendait. J’avalai une grande tasse de café bien fort et changeai de station. Mais là aussi, c’était la même chanson. Ma femme arriva dans la cuisine et, comme on prend des nouvelles d’un lointain ami, me demanda: “Alors, c’est Hillary?

– Ben non, répondis-je penaud, on dirait que c’est Trump.

– Tu te moques de moi?”, répliqua-t-elle sans aménité.

Hélas non. Du reste, qui s’est moqué de qui? Le jour même, une blague douteuse circulait déjà sur les réseaux sociaux: “Quand Trump a découvert le résultat des élections, il a ri (Hillary) beaucoup.” Désopilant.

Qu’ont voulu dire les électeurs américains en choisissant Mister Trump? Qui ont-ils élu en votant pour lui? L’ancienne vedette de téléréalité ou l’homme d’affaires qui a si bien “réussi”? Un brillant visionnaire incompris ou bien l’homme qui traite les femmes comme du bétail ? Ont-ils voulu dire leur frustration et leur colère contre “le système” ou bien voulaient-ils simplement conjurer le destin en invoquant les mânes d’une Amérique fantasmée?

Je pense soudain à Léonard Cohen. Au moins il n’aura pas connu ça. Ou alors, il s’en doutait et il a filé juste à temps. Je me surprends à fredonner The Partisan et me répète en boucle la dernière strophe comme un mantra: “Then we’ll come from the shadows”.

Il est maintenant 7 heures, le journal parlé confirme: c’est bien Trump qui a gagné. Dans la cuisine, ma femme ne rigole plus. Nous n’osons pas nous regarder.

Le jour se lève, gris, brumeux, humide. Il faut y aller, c’est l’heure.