Espace de libertés – Septembre 2016

“Dire qu’on a cru que c’était réglé…”


Dossier

Une interview de Catherine Arditi

Catherine Arditi fut l’une des signataires du célèbre «Manifeste des 343 salopes». Aujourd’hui, elle témoigne… et s’inquiète.

Le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur publiait un brûlot sous le titre «La liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste “Je me suis fait avorter”«. À l’époque, elles encouraient une peine de prison, mais étaient bien décidées à faire changer la loi. Le texte, rédigé par Simone de Beauvoir, clamait qu’»un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre.» Cet appel allait devenir une tranche d’histoire citoyenne sous l’intitulé du «Manifeste des 343 salopes» (1). Il fut signé par une kyrielle de célébrités, dont nous avons tenté de retrouver l’une ou l’autre. L’actrice Catherine Arditi a bien voulu nous rencontrer. Elle témoigne, avec gravité mais sans se départir d’un sourire contagieux et irrésistible.

Espace de Libertés: Vous étiez fort jeune à l’époque…

Catherine Arditi: Oh oui, j’avais 19 ans… J’étais donc mineure, puisqu’à l’époque la majorité était toujours à 21 ans. On pouvait faire un avortement en Angleterre ou en Suisse, mais c’était très cher et je n’avais pas du tout les moyens de cela. Donc j’ai été obligée de passer par une personne qui faisait ça, d’ailleurs d’une façon assez formidable, en banlieue, pour aider les femmes qui étaient en difficultés.

C’était artisanal?

Oui, avec une sonde, enfin bon… ça a été fait dans des conditions vraiment épouvantables et j’ai failli y passer! Je suis arrivée à l’hôpital, on m’a fait un curetage, etc. Je me vidais complètement de mon sang, on m’a récupérée, mais ça a été une épreuve extrêmement douloureuse, tant sur le plan physique que psychique.

Pourquoi psychiquement?

Parce que tel que c’était fait dans ces conditions-là, c’est une espèce de charcutage. Cela dit, je ne lui en veux pas du tout à cette dame, parce qu’elle le faisait vraiment pour venir en aide; mais il n’y avait pas d’antibiotiques, il n’y avait rien…

Qui vous a tiré d’affaire, alors?

Je suis allée à l’hôpital de la Cité universitaire, ils ont été formidables, on m’a sauvée et j’ai pu sortir. Et quand j’ai eu connaissance de l’appel à ce manifeste, via une journaliste du Nouvel Obs qui m’a proposé de le signer, j’ai dit: «Oui, oui, je veux absolument signer!» Bien sûr, c’est absolument terrible ces choses-là, il ne faut vraiment plus que ça continue, parce que les femmes risquent leur vie! Plus tard, j’ai eu un fils et j’ai trouvé que c’était la chose la plus merveilleuse au monde d’avoir un enfant désiré. Et cela, c’est fondamental! Une femme doit pouvoir choisir à quel moment elle veut un enfant et à quel moment elle n’en veut pas. C’est sa vie, c’est son corps, ça lui appartient. Et ce qui me choque énormément, c’est de voir que ce pour quoi on s’est battues… ça rétrograde partout! Jamais je n’aurais pu imaginer cela il y a une vingtaine ou une trentaine d’années, ça me rend folle.

Parce que vous vous sentez impuissante?

Mais oui, bien sûr! Si ce n’est qu’on peut témoigner. C’est la seule chose que je puisse faire, et c’est très important.

Mais finalement, vous avez gagné, puisque la loi a été votée en 1975…

Simone Veil s’est battue de manière formidable.

Vous l’avez rencontrée à l’époque?

Non, non.

Il n’y a pas eu de réunion des signataires, de sortie publique?

Oh! Moi j’étais une toute jeune actrice à l’époque, je n’étais pas une militante active. Je voulais absolument participer à cela, mais après je n’ai fait partie d’aucun mouvement.

Et ensuite, on ne vous en a plus jamais reparlé?

On m’en reparle maintenant, beaucoup plus! Pendant assez longtemps, on a pensé que c’était une affaire réglée, en France en tout cas. Une femme pouvait procéder à un avortement sans trop de difficultés et dans de bonnes conditions sanitaires, remboursée par la Sécu, etc. Mais depuis quelques années, on voit bien les tentatives de faire régresser la société. C’est pour cela qu’on en reparle. Parce que cela se complique de nouveau, l’accès à l’avortement devient plus difficile qu’avant. Il n’y a pas qu’en France! On le voit également dans d’autres pays européens. Et c’est très inquiétant! Ceci dit, en ce moment, il n’y a pas que ça qui est inquiétant… Il y a beaucoup de choses qui régressent. Du coup, on est peut-être moins attentifs à l’avortement et ça passe au second plan des préoccupations du grand public. Ça fait partie du lot. C’est pour cela qu’il ne faut pas baisser les bras, il faut parler, témoigner. Je trouve que les femmes aujourd’hui sont très mal traitées, d’une manière générale!

Vous trouvez qu’on régresse aussi dans la manière dont on considère les femmes et leurs droits en général?

Ah oui! Dans les jeunes générations, on traite très mal les jeunes filles. Il y a un manque de respect à leur égard qui est extrêmement préoccupant. Dans certains milieux, il y a un manque flagrant d’éducation…

Vous craignez que cela fasse boule-de-neige?

J’espère que non, mais par moment, je constate que même les jeunes filles se mettent elles-mêmes dans une position de réserve, de passivité, ce n’est quand même pas normal! Alors évidemment, moi je suis de la génération 68, on chérissait la liberté, c’était exactement l’inverse. Alors on se demande: «Qu’est-ce qui se passe, pourquoi est-ce comme ça maintenant?»

Peut-être faudrait-il lancer un nouveau manifeste?

Certainement, mais il faut que ce soient les jeunes générations qui le lancent! Moi, je suis derrière! J’aimerais bien qu’il y ait quelques jeunes filles qui décident de faire bouger les choses! Mais c’est vrai que l’actualité, les attentats, c’est effrayant et cela préoccupe tout le monde. D’autant que personne ne semble avoir la solution… Du coup, les problèmes éthiques sont mis en veilleuse. Mais il ne faut pas mettre la préoccupation des femmes de côté pour autant.

Pensez-vous qu’on puisse attribuer cette érosion de l’image de la femme à un islam intolérant?

Oui, sans doute, mais c’est très difficile parce qu’il ne faut pas faire d’amalgame, c’est très compliqué de parler de tout cela. Surtout que selon ce qu’on dit, l’extrême droite monte, et ça c’est pire que tout. C’est donc très délicat d’en parler.

Pour vous, le port du voile, c’est une marque de soumission?

Pour moi, c’est une vraie régression. Les femmes de ma génération, les Algériennes, elles n’étaient pas du tout favorables à cette «mode»; et si elles sont venues en France, c’est justement pour échapper à cela. Elles étaient très heureuses d’avoir cette liberté! Quand elles voient leur fille, ou leur petite-fille, porter le voile, pour elles c’est encore plus terrible. Parce que là, pour le coup, c’est une régression épouvantable!

Il y a quand même des jeunes femmes qui revendiquent cela comme une expression de leur liberté…

Je ne me l’explique pas. Pour moi, c’est évidemment un enfermement et certainement pas une liberté. C’est le contraire de la liberté. Donc, est-ce que c’est de la provocation? Peut-être. Pour d’autres, le fait est qu’elles ne peuvent pas faire autrement parce qu’elles vivent dans des milieux où si elles ne se conforment pas à ce rite, on les traite de prostituées et c’est donc la seule manière pour elles de se comporter. Elles ne peuvent pas faire autrement. Et ça prouve bien l’enfermement, même si elles en sont conscientes. C’est très grave.

Donc, vous n’êtes pas très optimiste pour l’avenir?

Si, je préfère être optimiste quand même, parce que c’est comme ça qu’on avance. Les pessimistes ont toujours raison. Mais ce sont les optimistes qui font avancer les choses. Donc, il faut être optimiste. Même si, fondamentalement, on ne l’est pas. Au moment de la guerre, on ne pouvait être que pessimiste. Puis on l’a gagnée, la guerre! Je pense qu’à un moment ou l’autre, des jeunes vont émerger et prendre les choses en main et rétablir la primauté de la raison.

 


(1) C’est en janvier 1975 que fut finalement adoptée la «loi Veil» dépénalisant l’avortement jusqu’à dix semaines de grossesse (douze semaines d’aménorrhée), délai qui fut porté à douze et quatorze semaines en 2001.