Espace de libertés – Septembre 2017

“Donnons un visage aux victimes de la guerre!”


Arts

L’actrice Hiam Abbass  porte sur ses épaules le drame “Insyriated”, huis clos oppressant autour d’une mère de famille enfermée dans son appartement de Damas avec les siens, à l’abri des snipers, des bombes… et d’autres menaces.


Espace de Libertés: Le récit se passe en Syrie, mais sa portée est universelle?

Hiam Abbass: Ce genre de situation peut effectivement prendre place partout. Cette famille peut exister, avec d’autres codes, dans n’importe quel pays en guerre. Lorsque le conflit syrien a débuté, que l’on a vu ces massacres, tous ces réfugiés affluer… ça m’a fait penser à l’exode des Palestiniens en 1948; mais aussi au Rwanda… La guerre elle-même diffère par ses origines et par qui tue qui, mais les situations des victimes restent les mêmes.

On trouve ici une volonté chez les personnages de continuer à vivre comme si la guerre n’existait pas, en se lavant, en mangeant, en faisant faire les devoirs…

C’est complètement compréhensible. Sur le plateau, il y avait des Syriens, mais aussi des Libanais qui ont connu la guerre du Liban, et moi, palestinienne.  Il est hallucinant de voir combien, dans une situation de guerre, on veut croire en la vie, à la continuité de celle-ci. On fait tous semblant que la vie continue, comme si de rien n’était. Ce n’est pas comme si on refusait de voir la vérité; on la voit! Mais la peur est là. Il y a un déclic psychologique, de l’ordre de la survie. Et c’est justement pour cela qu’on s’accroche à la vie.

Vous-même, avez-vous connu des situations comme celle décrite dans le film?

Oui, j’ai connu la peur de sortir de chez soi. En 2006, durant la guerre avec le Hezbollah, je me suis retrouvée, avec mes enfants, enfermée chez mes parents dans un village non loin de la frontière libanaise. La première guerre que j’ai connue, c’était celle des Six jours, j’avais sept ans ; je ne souhaite ça à personne. Je n’ai pas connu de destruction et de massacres comme ceux dont les Syriens sont victimes, mais je connais la peur liée à la machine de guerre, c’est en moi.

Le film est majoritairement interprété par des femmes. Cela donne un point de vue différent, plus puissant?

Je ne sais pas si c’est ce qui lui confère sa force. L’idée est d’opposer deux générations dans un quotidien fait de destruction physique et morale. J’aime croire que le film aurait eu la même puissance si ça avait été des hommes.

Le film démontre toutefois à quel point les femmes et les enfants sont encore plus fragilisés en temps de guerre…

C’est propre à la barbarie brute. En temps de guerre, le mal fait aux femmes est une arme. J’ai lu des ouvrages sur la guerre en Bosnie, des témoignages de femmes violées. Elles sont plus vulnérables que jamais; victimes de l’abus machiste abominable. Il y a des viols de femmes, mais aussi d’enfants, filles et garçons. La guerre révèle l’homme en ce qu’il a de plus moche. Le viol est utilisé pour humilier l’ennemi, mais aussi pour laisser des traces. Certaines femmes accouchent d’enfants nés de viols, les voient grandir en se souvenant de ce qu’elles ont subi. Certaines ne savent même pas mettre un visage sur leur bourreau car ils étaient parfois plusieurs. C’est un symbole de la société patriarcale qui va au bout de sa barbarie. Il y a aussi les viols par des mafieux locaux, qui abusent de leur pouvoir. Ils sont libres et en profitent pour commettre des atrocités.

On vit dans une société abreuvée d’informations, et pourtant, on a le sentiment de ne pas toujours comprendre ce qui arrive. Pensez-vous qu’un film comme Insyriated aide à y voir plus clair?

Oui, car il donne un visage aux victimes. On est saturé d’images sur des masses, des chiffres… Les nouvelles que l’on reçoit sont impersonnelles, avec les mêmes images partout. Quand on parle de mille morts en Méditerranée, on n’a même pas un seul nom. Avec un film comme Insyriated, on propose des visages, une histoire, des émotions. Ça aide à mieux comprendre la situation des individus dans ces masses.

Pensez-vous que ce film devrait être montré dans les écoles?

Je ne sais pas; il est assez dur. Il faudrait l’avis de psychologues pour déterminer à partir de quel âge il est visible. Mais il y a réellement un besoin de former les jeunes différemment. Ils sont braqués sur leur smartphone du matin au soir et se privent de vraies lectures, de vrais mots. Il y a comme une forme de repli. Je ne crache pas sur la technologie, mais il faut trouver un équilibre pour continuer à nourrir leur vie intérieure.