Espace de libertés – Septembre 2017

La transparence: une façade qui n’empêche rien


Dossier

Presque dix ans après la dénonciation des dangers du Mediator, le docteur Irène Frachon poursuit sa lutte pour que les victimes soient indemnisées. Elle dénonce les pratiques indignes du producteur du médicament et ses “méthodes de barbouze”.


La phrase revient cinq, dix, vingt fois dans l’heure: “Ce qui m’a sauvée, c’est…” Le docteur Irène Frachon parle de son combat comme d’elle, sans que l’espace d’un papier de soie ne s’interpose entre sa destinée personnelle et la dénonciation des dangers mortels du Mediator, un médicament des laboratoires Servier. La colère du médecin n’a pas baissé d’un ton. Elle pourrait pourtant se reposer sur ses lauriers. Partant d’un cas, une de ses patientes qui n’aurait jamais dû développer une hypertension pulmonaire sans une cause non identifiée, elle découvre le lien possible avec la prise régulière du médicament. Trouvant sur sa route autant de courageux médecins, épidémiologistes, chercheurs, que d’opposants farouches, Frachon parvient à ouvrir les portes closes. Elle dévoile le lien avec l’isoméride, une molécule également produite par Servier et interdite depuis 1997, qui produisait le même métabolite que celui du Mediator. Dix fois, Frachon se dit qu’elle se trompe, que Servier ne peut pas avoir mis sur la marché et marketé un produit sur lequel on avait déjà tant de certitudes depuis plus d’une décennie… Dix fois, les faits lui donnent raison. Et on en arrive à une terrible évaluation : au moins deux mille morts. Pour la France seulement. Et le Mediator a été vendu dans le monde entier. Sa voix ne tremble que quand elle décrit ses patientes: “Elles sont vues comme trop grosses et c’est pour cela qu’on leur a prescrit ce coupe-faim. La molécule a progressivement détruit leurs valves cardiaques, elles se sont traînées à bout de souffle, elles ont perdu leur job, impossible à assumer, vu partir leur compagnon, ont perdu leur maison, ont vu leur vie détruite, parce qu’elles avaient confiance dans leur médecin et dans la qualité de la pharmacovigilance française et européenne. Et c’est à elles que Servier conteste les indemnisations parce que les preuves ne sont jamais assez concluantes. C’est ignoble.”

Elle a “fait le job”

Pourtant, Frachon devrait aujourd’hui couler une vie paisible de spécialiste en pneumologie à l’hôpital de Brest, refaire de la voile avec ses quatre enfants, partager du temps avec son “mari en or”, chanter et même, pourquoi pas, retourner au temple, pour cultiver ce” libre examen des valeurs” qu’une famille protestante lui a transmis comme un outil cardinal. Car, il y a dix ans, elle a “fait le job”. Comme médecin, elle alerte l’Agence du médicament. Elle pourrait, devrait s’arrêter là. À l’agence de peser le poids du risque, d’interdire ou pas. Mais l’Agence n’interdit rien, minimise, fait le mort. C’est Frachon qui devra secouer le cocotier, à chaque étape de l’appareil juridico-sanitaire. Côté face, elle a gagné son combat: le Mediator a été interdit en France, puis dans les cinquante pays où on l’utilisait encore. Une loi de transparence impose la clarté sur les liens entre médecins et labos, qui devrait empêcher qu’un nouveau Mediator émerge demain.

“Servier? Des criminels récidivistes!”

Mais côté pile, les portes que Frachon a ouvertes à coup de pied se sont, bien vite, quasi refermées. La transparence n’est que de façade, elle n’empêche rien. “Une solution serait d’imposer de passer, pour les essais cliniques, par des organismes privé-public qui opèrent l’essai avec la collaboration des hôpitaux, mais où le médecin lui-même n’est jamais rémunéré. Et évidemment que les médecins arrêtent d’être payés pour défendre ensuite les résultats“, tempête Irène Frachon. Surtout, côté pile, Servier freine des quatre fers pour indemniser ses victimes. Car, après tout, n’importe quelle firme peut avoir la malchance de découvrir que son produit, qu’elle pensait apporter davantage de bénéfices que de risques pour la santé quand elle le lance, dévoile ensuite des effets à long terme qui noircissent le tableau. “Au début, je n’en croyais pas mes yeux. C’était comme Copernic: tout le monde pensait que le Soleil tournait autour de la Terre, mais c’était l’inverse.” Mais Servier continue à nier, multiplie les actes juridiques pour créer le doute, joue la montre contre la vie des patientes qui s’essoufflent. “Ils emploient des techniques infâmes, la diffamation, l’intimidation, le négationnisme, des méthodes de barbouzes. Ce sont des criminels récidivistes.” Les mots sont si forts qu’on lui demande, par précaution: “Je peux vous citer? Vous n’avez pas peur d’un procès?” “Je persiste et signe.”

Destin miné

Parfois “terrifiée” à certaines étapes, elle semble n’avoir en fait peur de rien. Elle écrit un livre, publié par un petit éditeur breton, “qui seul comprend la nécessité et l’urgence de ce livre de combat“. Le livre est censuré par la justice, republié, il déchire une partie du voile. Pour continuer la lutte, Frachon accepte tous les débats avec les jeunes médecins: “C’est eux qu’il faut convaincre de changer la manière de faire“. Mais elle ne peut seule porter ce combat. Ses enfants la trouvent parfois “imblairable”, monomaniaque autour du Mediator. Sa petite dernière, demain jeune adulte, a grandi dans l’ombre d’une lutte qui a “dévoré sa mère”. Le journaliste de Libé qui suit Frachon depuis le début la trouve aujourd’hui “comme vidée par un combat qui n’en finit pas” alors qu’il l’avait vue “forte, tenace, transparente” après ses premiers points marqués contre le Mediator. Le destin des “lanceurs d’alerte” serait-il toujours sombre, même quand ils ont prouvé, convaincu, démontré? Même quand les faits établis par trois juges d’instruction leur servent de caution?

Après la standing ovation, les critiques

Car les coups n’ont pas manqué. Si l’hôpital à Brest lui a gardé sa confiance, ne la privant pas de son métier, de ses patients, d’un légitime revenu, si sa route a croisé de nombreuses personnes qui “l’ont sauvée”, souvent à leurs propres risques et périls, les coups de poignards dans le dos n’ont pas manqué. Étonnant quand même, ces pneumologues qui, une année, lui font une standing ovation pour avoir dénoncé le Mediator, puis, l’année suivante, lui plantent banderilles après banderilles pour avoir obtenu davantage de transparence dans les transferts d’argent entre industrie pharma et médecins. Même d’anciens alliés la taxent d’excès, la soupçonnent d’aimer la lumière des médias, de ne pas savoir passer la main après “avoir fait le job”. Irène, elle, estime qu’elle reste dans “le soin de cette première patiente qui avait les poumons remplis d’eau parce qu’elle avait pris du Mediator pendant des années, en toute confiance. Aime ton prochain comme toi-même et le serment d’Hippocrate: ce ne sont pas des formules“.