Espace de libertés – Septembre 2017

Tartes à la crème, tartufferies et astroturfing


Dossier

Créer de fausses infos en prétendant refléter l’inquiétude générale avant de tirer les marrons du feu. Un vieux truc de propagandiste qui prend une ampleur folle sur les réseaux sociaux. Plongée dans la fabrique du buzz.


 

Qui mit le feu au Reichstag le 27 février 1933? Marinus van der Lubbe, un jeune homme issu d’une famille ouvrière hollandaise qui avait coupé les liens avec le parti communiste de son pays? Ou les nazis eux-mêmes, soucieux de simuler un soulèvement communiste “contre le peuple allemand”? Si les historiens continuent à s’affronter sur ces deux thèses, un homme a su récupérer à son profit ce qui ressemble furieusement à un bad buzz. Ce jour-là, Hitler fit un pas de plus vers la dictature. “Pour la protection du peuple et de l’État”…

De tout temps, des hommes ont menti, grossi les faits, extrapolé les interprétations pour servir leurs intérêts et se présenter en redresseurs de torts.

Des manipulations comme celles-là font le lit de l’histoire depuis l’Antiquité. De tout temps, des hommes ont menti, grossi les faits, extrapolé les interprétations pour servir leurs intérêts et se présenter en redresseurs de torts. Les fake news ne datent donc pas d’hier. Pas davantage que le fait de les mettre au cœur d’une propagande qui sert leurs auteurs.

Traditionnellement, les médias canalisent l’information selon un schéma bien établi. Les “sérieux” donnent une vision de l’actualité qui entend servir le débat public. Les autres – les tabloïds, les sensationnalistes, les récréatifs, etc. – cajolent les émotions de leurs lecteurs. Chacun a ses sources, ses experts, ses valeurs… Se référer à un titre, c’est acheter un all-in de l’info.

Voyage en Absurdie

Les réseaux sociaux ont profondément modifié ce modèle, bousculant les codes et les repères de l’information, dé-hiérarchisés. C’est ainsi que l’on peut trouver sur Facebook – devenu le premier “média d’information” d’une large partie de la jeunesse – un article du New York Times côtoyant des affabulations en pagaille. Les fervents de la théorie du complot jubilent. En 2001, lorsque les hommes de Ben Laden ont détruit les tours new-yorkaises du World Trade Center, Thierry Meyssan et son réseau Voltaire ont fait circuler sur le web une foule de théories abracadabrantes. À les entendre, les attentats avaient été pilotés par une faction du complexe militaro-industriel américain… À l’époque, ce proche des gouvernements iranien, syrien et du Hezbollah fut même reçu sur France 2 par Thierry Ardisson. L’émission contribua à donner un élan supplémentaire à ses élucubrations, même si l’accueil glacial que réservèrent les journaux “sérieux” à l’émission, en étouffa partiellement l’écho. Récemment, c’est un autre conspirationniste de renom qui a obligé la Nasa à entrer dans le petit jeu de l’information décérébrée. L’Américain Alex Jones, fondateur du site InfoWars et de l’émission de radio “The Alex Jones Show“, s’était rendu lui aussi célèbre par ses théories complotistes sur le Nine Eleven. Et il n’en est pas resté là. En juillet dernier, Jones a invité en plateau Robert David Steele, un ancien agent secret. Celui-ci prétend que des enfants sont envoyés sur Mars pour y devenir les esclaves d’une colonie secrète. Les accusations de pédophilie lancées par la justice australienne contre George Pell, l’argentier du Vatican, ne seraient qu’un coup monté destiné à dissimuler des faits plus graves… Cette histoire absurde aurait fini par s’essouffler si elle n’avait acquis, par la grâce des réseaux sociaux, le statut de vérité d’Évangile. La Nasa s’est en effet sentie obligée d’affirmer qu’ “il n’y a pas d’êtres humains sur Mars”. Cette confirmation a eu pour conséquence d’apporter un crédit inespéré à Alex Jones. Et plus généralement à tous les complotistes de la Terre, encouragés ainsi à poursuivre leur croisade en Absurdie. Le problème est qu’InfoWars n’est pas un site conspirationniste parmi les autres. Donald Trump en a presque fait un véritable média, lorsqu’à la fin de l’année 2015, il a accepté de participer à l’une de ses émissions. Depuis, le site s’est vu ponctuellement accrédité par la Maison-Blanche. Il a pris du galon. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que de nombreux Américains aient gobé le pizzagate au plus fort de la campagne présidentielle. Pour rappel, Alex Jones avait affirmé qu’un réseau pédophile piloté par des proches de la candidate démocrate Hillary Clinton avait trouvé refuge dans les caves d’une pizzeria de Washington. Ce qui devait arriver arriva : un homme s’y est présenté avec “une arme pour faire justice…” Le pizzagate était une ineptie et Alex Jones a dû présenter ses excuses au patron de la pizzeria. Mais, entretemps, Donald Trump avait tiré les marrons du feu, se réjouissant de voir son adversaire démocrate ainsi traînée dans la boue.

Complot ou astroturfing?

L’intox ainsi créée par un petit groupe, censée refléter l’inquiétude de toute une population, sert d’abord les intérêts des manipulateurs et de leurs protecteurs.

Sur le web, la désinformation va crescendo. En avril, Facebook a fait supprimer 30 000 faux comptes rien que pour la France. Pour certains affabulateurs, le mensonge n’est pas gratuit. L’intox ainsi créée par un petit groupe, censée refléter l’inquiétude de toute une population, sert d’abord les intérêts des manipulateurs et de leurs protecteurs. Cette technique porte un nom: l’astroturfing. Elle désigne le fait de donner l’impression d’un phénomène de masse qui émerge sur internet – une vox populi 2.0 – phénomène en réalité monté de toutes pièces pour influencer l’opinion publique. Les Inrocks ont donné en février dernier la parole à Fabrice Epelboin, un spécialiste du web qui étudie la disruption sociale et politique sur les réseaux sociaux. “Le sujet (de l’astroturfing), d’abord ignoré puis dédaigné, a finalement obtenu plus de considération et une réelle légitimité: le Brexit, la montée des extrêmes, et l’élection de Donald Trump sont passés par là“, précisait le magazine français en introduction à l’interview. Pour Fabrice Epelboin, “l’astroturfing englobe l’ensemble des techniques permettant de simuler l’activité d’une foule dans un réseau social. On peut commencer à parler d’astroturfing quand plusieurs personnes interagissent de concert et sans dévoiler leur connivence dans un même fil de discussion, pour tromper ceux qui ne sont pas dans le secret. Mais l’astroturfing implique le plus souvent des identités créées de toutes pièces, destinées à mettre en scène des phénomènes de foule dans un environnement tel que Facebook, de façon à influencer la perception des utilisateurs de la plateforme ou à donner plus de visibilité à un sujet, en fabriquant de façon artificielle sa popularité.

Pour l’anecdote, le terme “astroturfing” est inspiré d’une marque de gazon artificiel mise au point par l’entreprise américaine Monsanto, pour le stade de base-ball de Houston, dont l’équipe s’appelle les Astro. “En anglais, un mouvement populaire spontané est appelée “grassroot”. Du coup, astroturfing peut être compris comme “faux grassroot”“, précise Fabrice Epelboin.

Vraies fausses infos d’États

Ces stratégies d’astroturfing sont désormais couramment employées par des États en mal d’influence sur l’opinion publique. Epelboin désigne la Chine et sa “water army”, une armée de plus de 280.000 fonctionnaires qui chantent les louanges de Pékin sur les réseaux sociaux. En 2016, le Pentagone a lui aussi été accusé d’avoir produit de fausses vidéos de propagande djihadiste pour justifier sa présence en Irak. Il faut ajouter à ce tableau la Corée du Sud et la Grande-Bretagne. Mais aussi des marques et des groupes politiques. Précision: l’astroturfing ne doit pas être confondu avec le trolling, lequel “n’est qu’un mode opératoire, pas nécessairement une finalité en soi“.

La montée en puissance des producteurs de fake news impose aux médias traditionnels d’être plus professionnels que jamais. En juin dernier, trois journalistes en vue de CNN ont dû démissionner de la chaîne après la diffusion d’informations qui faisaient état d’une connexion entre un proche de Donald Trump et un fonds souverain russe, censé faire l’objet d’une enquête du Sénat américain. L’article “ne répondait pas aux normes éditoriales” de la chaîne. Il n’était pas assez solide, s’est excusé CNN. Résultat: Donald Trump a marqué des points face à ces médias mainstream qu’il déteste tant.

Créer une fausse info, la faire passer pour l’expression d’une vaste émotion collective, lui apporter une réponse d’apparence sensée: tel est le jeu de ceux qui tirent parti de la rencontre de la psychométrie, du Big Data et des réseaux sociaux. La “bonne” presse ne doit pas l’oublier.